« Si chaque individu était suffisamment éduqué, il n’envisagerait pas une seconde la possibilité de fermer sa porte à ceux qui sont en souffrance »

Agréable, sensible, empathique, émouvante et terriblement intelligente, MigranStory vous raconte Viktor Lazlo. On se souvient de ses chansons « Le Canoé rose », son plus grand succès en France ; « Breathless » ; « Pleurer les rivières », pour ne citer que celles-là, mais c’est surtout en tant qu’écrivaine (*) que nous revient cette artiste : la saga publiée chez Grasset, d’abord: « Les passagers du siècle » (2018) et le dernier, « Trafiquants de colères », deuxième volet de la saga, publié en 2020. 

Voici, pour vous, ses pensées sur les questions des migrants :

MigranStory: Viktor Lazlo, vous avez un parcours fulgurant, éclectique. Des études d’histoire de l’art et d’archéologie, vous avez gagné plusieurs disques d’or, avez adapté une pièce au théâtre (Misery de Stephen King), vous êtes aussi une écrivaine à la notoriété bien établie et avez même été mannequin durant une courte période. Pouvez-vous partager le secret de votre réussite?

Viktor Lazlo: Merci pour ce panégyrique. Ce qui m’a guidé depuis mes débuts ce sont deux choses: un besoin irrépressible de m’exprimer, d’extérioriser un trop plein d’émotivité, une trop grande porosité au monde, et une curiosité gargantuesque pour les différents aspects de la création. J’aurais pu et voulu tout embrasser, la peinture, la danse, en plus du chant et de l’écriture. C’est la volonté d’approfondissement et la détestation de la superficialité qui m’ont poussé à choisir.Il n’y a pas de secret, seulement l’honnêteté envers soi-même et le public et du travail.

MS: La trame narrative dans vos deux derniers romans « Les trafiquants de colère » et « Les passages du siècle » est principalement la migration. Parler de cette thématique, est-ce pour vous, une nécessité en tant qu’écrivaine?  Ou c’est l’appel d’un lointain, de vos origines? D’où venez-vous ?

VL: Si le thème des migrations m’interpelle, c’est avant tout parce que je suis la descendante de personnes qui ont été embarquées de force sur des bateaux négriers, mais aussi la descendante de ceux qui sont montés à bord des vaisseaux pour chercher fortune dans de lointaines contrées. Le « déplacement » est au cœur de mon histoire familiale à son commencement et jusqu’à la génération de mes parents qui se sont rencontrés lors d’une escale alors que ma mère quittait son île pour devenir infirmière au Royaume-Uni. Mes parents ont tous deux cherché leur bonheur et leur prospérité loin de leur terre natale. Et ils ont d’abord trouvé la misère, le racisme.

Au niveau de l’histoire de l’humanité, les migrations forcées ou consenties ont construit le ciment des nations et ce qui est insupportable, c’est que ces nations tournent le dos aux migrants aujourd’hui ou dénigrent ceux-là même qui ont contribué à leur enrichissement. Il serait bon que les politiciens reçoivent un cours magistral d’histoire du monde pour revoir leurs décisions à l’aune d’un projet plus humain qu’économique.

MS: Vous avez une trajectoire professionnelle impressionnante, variée, vous êtes une romancière exceptionnelle, avez-vous rencontré des difficultés par rapport à vos origines dans le cadre de vos métiers, ainsi que lors de votre arrivée en France ?

VL: Avant d’arriver en France, j’étais à Bruxelles. C’est là que j’ai éprouvé pour la première fois la difficulté d’être « différente » et donc d’appartenir à un groupe, stigmatisé, sur lequel on projette ses peurs, ses à priori, voire sa haine.

À mon arrivée en France, j’étais déjà connue, donc ces désagréments se diluent avec la notoriété… Même s’ils ressurgissent quand votre « côté » pâlit!

MS: Dans vos romans, vous racontez les parcours des familles immigrées (entre autre, puisque l’une des personnages, dans le premier tome de la saga, est enlevée et vendue comme esclave) qui traversent 3 générations. Leurs espérances se ressemblent, les colères aussi. Malgré le temps qui passe, rien ne change. Comment expliquez-vous cela et quel serait selon vous, la solution pour changer les mentalités ? Comment venir à bout des stéréotypes, comment casser l’image péjorative des migrants?

VL: En effet, et c’est effrayant, rien ne change. Depuis l’explosion de violence qui a fait suite au meurtre de Georges Floyd et qui a ranimé (heureusement) les soutiens à Adama Traoré, la proposition de loi d’Éric Ciotti qui vise à interdire de filmer des policier en action et de diffuser ces films, me reviennent en mémoire les mots d’un de mes personnage, qui met en garde contre ce que le philosophe Herbert Markuse nommait la tolérance répressive, c’est à dire la docilité de la population, toujours prête à abandonner ses libertés pour plus de sécurité. Car elle a peur, la population. Peur de l’étranger, peur du noir, peur du juif, peur du musulman, bref peur de tout ce qui n’est pas elle et qui la renvoie à son inculture, à son étroitesse d’esprit et à son absence de vision. C’est un principe largement étudié et expérimenté qui voit l’être humain accuser son voisin « étranger » (à lui-même) de tous les maux dont il souffre. Car il est plus difficile de toucher les responsables politiques, que de hurler sa haine à la face d’un homme qui passe dans la rue.

La seule solution qui vaut pour tous ces problèmes structurels et systémiques, que ce soit en ce qui concerne les migrants ou les racismes, c’est la connaissance. Si chaque individu était suffisamment éduqué, il n’envisagerait pas une seconde la possibilité de fermer sa porte à ceux qui sont en souffrance.

Mais ça demande un investissement énorme en moyens, en temps, en formation, et ça n’apporte rien de matériellement mesurable dans l’instant, ça n’amène que de l’intelligence… Et ça, l’humanité n’a pas encore compris que c’est la plus grande des richesses.

MS: « Le sans-papiers est perçu dans la société comme un sous-citoyen » selon la directrice générale du Ciré, Sotieta Ngo. Que pensez-vous de cette affirmation et, d’après vous, quels sont les bienfaits d’une régularisation massive des sans-papiers?

VL: La société capitaliste a mis au centre de son dispositif la performance économique de l’individu. C’est pourquoi celui qui ne produit pas est quantité négligeable. C’est tellement flagrant que lorsqu’on ne travaille pas, qu’on ne s’inscrit pas dans la marche du monde, on se sent inférieur. La régularisation massive des sans-papiers devrait être une priorité européenne car elle permettrait à l’ensemble des pays membres de racheter son histoire coloniale en dispensant aux sans-papiers l’éducation et les moyens qui leur permettraient de vivre et de s’épanouir dignement, à l’égale de leurs contemporains.  

MS: Le métissage est l’avenir des sociétés, selon Jean Ziegler.  Vous-êtes, vous-même issu d’un métissage au sens biologique du terme. Comment rendre cette utopie concrète ?

VL: Tout passe par l’évolution des mentalités. Il y a encore trop de groupes dans la population où l’on reste « entre soi » où l’on cultive la pérennisation de la race blanche… Déjà ce mot, race, est une hérésie, une invention de l’homme, car il n’existe qu’une seule race chez les humains. (On pourra parler de race quand les robots humanoïdes seront parmi nous (lol)

Tant que des foyers de crétinisme aigus surgiront à travers le monde, ils seront un frein à l’épanouissement d’une planète métissée multicolore.

MS: S’il fallait construire un monde, comment serait-il d’après vous?

VL: Ces derniers temps ont vu surgir toutes les idées du « monde d’après » pandémie, un ordre nouveau, plus solidaire, avec une consommation plus raisonnée, une société plus inclusive…  On a vu toute sorte de spécialistes (ou pas) de la question s’exprimer publiquement. Comme si en deux mois de confinement, les gens auraient changé! Mais en deux mois, tous les cons n’ont pas disparu, ils n’ont pas lu des livres sur le civisme, ils ne se sont pas plus éduqué, ils n’ont pas changé d’opinion… Donc plutôt que d’imaginer un autre monde, pourquoi ne pas essayer de réparer celui-là avec les armes qui sont à notre portée? L’enseignement, la connaissance, la culture, et puis que chaque être humain soit formé à un « service minimum » en milieu rural, formé à la bio éthique… Que soit décloisonnée la société, afin que chacun puisse survivre indépendamment des grandes puissances économiques qui nous inféodent.

MS : Le mot de la fin?

VL: ESPOIR?

Entretien réalisé par Julia Garlito Y Romo et Dominique Bela

(*) Autres romans de l’auteure : « La femme qui pleure » (prix Charley Brisset en 2010) ; « My name is Billie Holiday (en 2012), « Tremblements essentiels » (2015), tous trois publiés chez Albin Michel,