Sans langue de bois, ni fioritures, la directrice générale de la Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers (Ciré) donne son point de vue sur les choix de nos gouvernants en matière de migration.

« Dans l’intérêt de tous, ce serait un bienfait de régulariser les personnes sans-papiers »

MigranStory: En février dernier, la ville de Liège a demandé une régularisation des sans-papier et, à sa suite, plusieurs organisations dont le Ciré. D’après vous, quels sont les bienfaits d’une régularisation massive des sans-papiers?

Sotieta Ngo: La régularisation est toujours un sujet difficile à circonscrire. Con-crètement, elle est le fait que les personnes qui n’ont pas de titre de séjour en reçoivent. Il faut préciser qu’une régularisation peut viser des réalités diffé-rentes. Au Ciré, nous demandons que les conditions d’octroi de titre de séjour soient précisées depuis bien longtemps. Qu’on le croit ou non, le droit belge ne prévoit pas les critères d’après lesquels une personne peut ou pas obtenir un titre de séjour. Il y a certaines procédures qui sont assez précises, notamment à travers le regroupement familial, le séjour étudiant ou encore le séjour pour un emploi avec un employeur bien précis, dans le reste des cas on tombe dans les situations qu’on qualifie « d’humanitaires », et, dans ce cas, il n’y a pas de critères inscrits dans la loi.

Cela veut dire qu’une personne qui est sans titre de séjour peut toujours intro-duire une demande, en revanche, elle ne sait pas ce qui lui est appliqué et les chances ou pas d’obtenir gain de cause.

Nous disons depuis toujours que c’est un problème. Un problème de sécurité juridique pour les autorités comme pour les personnes concernées de ne pas avoir de politique en la matière. Une politique migratoire en quelque sorte, mais ici, c’est une politique migratoire à l’égard des personnes qui sont déjà sur le sol belge.

Qu’apporterait une régularisation des personnes sans titre de séjour ? Tout d’abord, une sécurité juridique. Lorsqu’on demande un permis de bâtir, il est difficile d’imaginer qu’on ne sache pas du tout ce que l’administration a en tête dans les situations qui mènent à la délivrance de ce permis de bâtir. Ici, a for-tiori, lorsqu’il s’agit du statut administratif des personnes, ça va de soi qu’on demande à ce que les règles soient connues de tous pour que tout le monde partage l’information. Il faut savoir qu’il n’y a jamais eu en Belgique de ré-gularisation massive, massive au sens où, à un moment, un instant, la Bel-gique aurait décidé de régulariser, c’est-à-dire de délivrer un titre de séjour à l’ensemble des personnes qui n’en possède pas et qui sont présentes sur le territoire.

Il y a déjà eu des campagnes de régularisation. Elles ont consisté en un accord politique sur certains critères. On retombe encore une fois sur des critères parce que c’est effectivement ces critères qui doivent conduire l’administration à dire oui ou non aux demandes qui lui sont introduites. Donc, il y a toujours eu un accord politique pour l’application temporaire des critères, ça n’a jamais été une régularisation massive. Chaque personne qui a sollicité l’application d’un accord de régularisation a toujours dû introduire une demande individuelle et a toujours vu un examen individuel sur sa situation. Dans le passé, et encore aujourd’hui, les critères et les situations de vie que les personnes sans-papiers évoquent, sont l’ancrage durable, les contacts sociaux, les perspectives d’em-ploi.

Quels sont les bienfaits d’une régularisation? Il faut savoir que la dernière grosse campagne de régularisation date de 2009, cela fait 11 ans que les per-sonnes étrangères sans titre de séjour (soient elles ont eu un titre de séjour, soit elles l’ont perdu ou n’en ont jamais eu) se sont retrouvées dans une situa-tion d’impasse. Être sans-papier aujourd’hui, c’est être, à bien d’égards, un sous-citoyen parce que la Belgique a, bien sûr, dans sa Constitution et dans ses engagements nationaux et internationaux, toute une série de règles liées à la dignité humaine. Être sans-papiers aujourd’hui, c’est voir sa dignité humaine impactée, c’est comme si la dignité humaine d’une personne sans papiers était moins importante que celle d’un autre citoyen. On pense au-jourd’hui que ce serait un bienfait de régulariser (d’après des critères) des per-sonnes sans papiers dans l’intérêt de tous: les personnes visées seraient de vrais citoyens, qui n’auraient plus peur de s’adresser à la police par exemple lorsqu’elles ont une plainte à introduire ; elles n’auraient plus peur d’être arrê-tées dans un métro ou sur un lieu de travail ou simplement en allant accompa-gner leurs enfants à l’école. Le premier objectif serait atteint à savoir: la sécu-rité juridique, administrative mais aussi physique des personnes sans papiers. Les autres bienfaits se feront ressentir au niveau de l’économie.

Il n’y a personne qui vit d’amour et d’eau fraîche dans notre société. Être sans papier, c’est devoir travailler dans la clandestinité. Je n’aime pas faire du manichéisme : il n’y a pas « le mauvais employeur et le gentil travailleur ». Il y a de bons employeurs, mais aussi des employeurs véreux ! Lorsqu’on est face à un travailleur sans papiers, on est quasiment autorisé à tout faire, et on a malheureusement déjà tout vu… On a vu des travailleurs jamais payés, des travailleurs qui ont un accident de travail et qui sont quasiment laissés pour mort sur un bas-côté du chantier. Heureusement que ces situations restent très exceptionnelles, par contre, le non-paiement des salaires l’est beaucoup moins. Quand on pense à ça, on pense aux caisses de la sécurité sociale. On sait sur quelles bases notre société est fondée. Le travail sert à contribuer à la caisse commune de la sécurité sociale. Les sans-papiers eux-mêmes, à tra-vers la coordination des sans-papiers, mettent en avant le manque à gagner pour cette sécurité sociale. À voir tous ses pans de l’économie (et on sait les-quels) échapper à la contribution au pot commun, on finit par considérer qu’il y a vraiment un intérêt pour les autorités, pour l’ensemble de la population et,évidemment, pour les personnes sans papiers, à avoir une régularisation per-manente, qui soit, d’après les critères stables et pérennes, inscrite dans la loi.

M S: Vous dites que le sans-papiers est perçu dans la société comme un sous-citoyen. Le Ciré travaille beaucoup sur les représentations. Comment venir à bout des lieux communs, des stéréotypes, comment casser l’image péjorative des migrants?

SN: Si les migrants sont une notion assez récente, la migration est aussi vieille que l’humanité ! L’homme a toujours migré pour son confort de vie, pour sa survie. La migration a toujours existé et existera toujours. Le problème est qu’on sort d’une période vraiment difficile en tout cas au niveau belge. En effet, les étrangers, les migrants, ont été présentés comme étant quasi-ment à l’origine de tous les maux de la société. On a eu un secrétaire d’état à la migration et à l’asile issu du parti d’extrême droite, la NVA. Natio-naliste, populiste, il n’a eu de cesse de stigmatiser les populations étrangères avec ou sans titre de séjour, migrantes ou pas. Or, il y a beaucoup de per-sonnes d’origine étrangères qui naissent en Belgique. Le mal qui a été fait à travers toute une législature pendant laquelle les autorités se sont permises d’utiliser des mots stigmatisant qui ont polarisé la population, on eut pour cause de mettre d’un côté des gens qui pensaient que la migration est une bonne chose et de l’autre, le contraire. Cela a créé un mal profond au sein de l’opinion publique et au sein de l’expression du sentiment individuel de chacun.

Comment lutter contre ça? On pense qu’il faut informer, éduquer et sensibili-ser. Montrer que le migrant n’est pas celui qui a été présenté pendant des années comme étant l’abuseur, au mieux, celui qui n’apporte pas grand-chose, dont on questionne la plus-value. Comme si chaque être humain, (Belge ou pas) même en Belgique apporte une plus-value au bien commun ! Si c’était le cas, ça se saurait probablement. Aujourd’hui, on veut (et c’est pré-cisément la tendance du Ciré), à travers des chiffres, des récits de vie, des profils, montrer que les étrangers, migrants ou pas, font partie de notre société. Ils ne sont pas ce qu’une certaine presse, et une certaine classe politique, montrent comme des envahisseurs très différents de nous, avec lesquels il n’y a pas moyen de construire quoi que ce soit pour créer une société ensemble, alors que les étrangers sont déjà dans la société. Ils sont parfois des « sous-citoyens », mais malheureusement ils sont sous-citoyens au niveau des droits qui leur sont reconnus, pas au niveau de ce qu’ils apportent à la société.

On développe beaucoup d’outils pour montrer que les étrangers, même les sans-papiers, sont les parents du petit copain de classe de son enfant, la per-sonne à côté de laquelle on s’assied dans le métro, la personne qui travaille au restaurant, la personne qui travaille dans une administration mais qui a 15 ans de trajectoire sans-papiers. Il faut montrer ces réalités, qui ne correspon-dent pas à un discours simpliste, qu’on entend et qu’on a entendu, malheureu-sement, pendant des années.

MS: Le métissage est l’avenir des sociétés, selon Jean Ziegler. Êtes-vous de cet avis?

SN: On n’a pas à avoir d’avis sur la question, c’est un fait ! Il y a quelques années, une étude, sortie pour montrer que l’être humain moyen était un homme asiatique, a démontré qu’il avait 27 ans et était droitier. On a du mal à penser qu’en fait, ça c’est l’homme moyen. L’être humain n’est pas celui qu’on a nécessairement en tête surtout quand on pense à la population belge. On pense que cette dernière est de confession ou de culture chrétienne, proba-blement très blanche, sans migrations derrière elle ou dans l’histoire de sa fa-mille. Je fais régulièrement le test en conférence, d’interroger l’auditoire pour demander qui, dans l’auditoire, peut dire que lui et ses parents sont nés en Belgique (rires). Je vous invite à interroger en petit ou très grand cercle pour voir le résultat: c’est une minorité de personnes qui peuvent attester du fait qu’elles sont nées en Belgique et que leurs deux parents y sont nés également. Aujourd’hui, c’est une réalité à l’échelle de la Belgique, à l’échelle de l’Europe, à fortiori, à l’échelle du monde, que nos sociétés sont métissées. Ce n’est pas être d’accord ou pas avec cette affirmation, il faut par contre accepter de revoir le fait que l’on a des citoyens, des valeurs et des points communs entre les citoyens pour faire une société ensemble. Que l’on soit parent égyptien, sou-danais ou danois, on a envie que notre enfant ait une bonne scolarité. On a envie d’avoir un emploi stable, d’être respecté dans ses droits, d’exprimer son sentiment, son désaccord, etc. Ça fait partie de l’ensemble des valeurs com-munes quelles que soient les parcours migratoires. Plutôt que d’être d’accord ou pas avec le métissage des sociétés, c’est plutôt : est-on d’accord de revoir l’image que nous avons des sociétés dans lesquelles nous vivons qui ne cor-respond manifestement plus à la réalité ni d’aujourd’hui ni des dernières an-nées ?

MS: S’il fallait construire un monde, comment serait-il d’après vous?

SN: S’il fallait construire un monde, il y aurait manifestement une meilleure répartition. Ne pensez pas que je dévie du sujet qui nous occupe, celle des migrations, non, je parle des répartitions des richesses. Et je ne me transforme pas en économiste ! Quand on regarde la carte du monde, on constate que la liberté de circulation est réservée aux endroits dans le monde qui concentrent le plus de richesses. Manifestement, la liberté de circulation est proportionnelle à la richesse des populations qui sont concernées. Et moins on a des ri-chesses, moins on a de possibilités de circuler librement. Un monde de demain pourrait être qu’on se détache de cela, qu’on fasse confiance à l’hu-main en se disant que personne ne quitte sa terre natale de gaieté de cœur.

On a tous parfois envie, à des degrés divers, d’aller voir ailleurs comment ça se passe. Si on laissait la possibilité aux êtres humains (d’où qu’ils viennent), de pouvoir aller voir ailleurs, de pouvoir se nourrir, s’alimenter, revenir, faire des aller-retour, plutôt que d’essayer de lutter contre un phénomène humain, (on l’a dit, ancestral), de continuer à les laisser dans la légalité au lieu de les mener vers la clandestinité, ce serait bien plus avantageux, plus humain. Quand on voit les moyens colossaux (qui se chiffre en milliards) investis par les États pour lutter contre la migration, je fais le pari que d’investir moins d’ar-gent dans une libre circulation au lieu d’un contrôle de migrations, serait bien plus bénéfique pour tout le monde. Le contrôle des migrations n’est pas très efficace, il est douloureux, de plus, il se fait sur le dos des êtres humains qui sont concernés. Testons la libre circulation, revoyons l’image que nous avons de nos sociétés, revoyons aussi comment on envisage les dépla-cements des êtres humains à travers les frontières.

MS : Le mot de la fin?

SN: Je rêve d’un autre monde où l’on fait confiance aux êtres humains. De nouveau, on peut en vouloir à des personnes mal intentionnées, peu scrupu-leuses, quelles que soient leurs profils, mais, que l’on soit Belge, employeur, travailleur, étranger ou pas, svp pas de manichéisme car les personnes, bonnes ou mauvaises, existent dans toutes les catégories ! Arrêtons de mettre sur le dos des étrangers, des migrants ou des sans-papiers, tous les maux de l’humanité !

 

Entretien mené par Dominique Bela et Julia Garlito Y Romo