MigranStory: Vous êtes une philosophe de terrain, vous avez longtemps travaillé dans le lieu baptisé par les journalistes « Jungle de Calais », vous soulignez dans vos travaux la capacité d’auto préservation des migrants et leur ingéniosité à résister,  de quelle manière cela vous a semblé évident?

J’ai travaillé dans les campements du Nord, notamment à Calais, depuis 2015. Mon idée est de proposer une compréhension des politiques de non accueil à partir de ceux qui les éprouvent et de comprendre de l’intérieur cette condition migrante. Je suis donc allée solliciter l’expertise des exilés afin de partir de leurs savoirs ordinaires. Comme tout le monde, j’avais vu ou entendu comment les grands médias présentaient ce qu’ils appelaient « la jungle » de Calais: un territoire misérable, une sorte de bidonville terrifiant où il était question de « rixes » qui éclataient, de trafics, de prostitution, d’insécurité. Et c’est en partie le cas. Mais au-delà de cet aspect bien connu, ce qui m’a frappé, c’est la capacité de ces personnes non seulement à bâtir une petite ville à partir de rien, mais à organiser socialement et politiquement une micro-société, avec des rues, baptisées de façon très humoristiques, des infrastructures économiques (marchés, boutiques), des lieux de sociabilité (cafés, restaurants), des lieux de culture (écoles, théâtres, dance clubs), des lieux de cultes (églises, mosquées)… Plus encore, je me suis demandé comment 11 000 personnes qui ne se connaissaient absolument pas, ne parlaient pas la même langue, etc..parvenaient à vivre ensemble avec aussi peu de heurts, en l’absence de toute institution, d’un Etat et d’une police. Ils avaient fait fond sur une morale commune, universelle, des règles tacites, et surtout, beaucoup d’auto-discipline, d’autonomie. J’ai trouvé cela philosophiquement très intéressant. Parce que la « résistance » que vous évoquez n’est pas de l’ordre de la simple survie au sens biologique. Il s’agit de résister en demeurant un sujet, c’est-à-dire une personne avec sa dignité, ses droits, sa rationalité, etc.

Migranstory:   Comment concrètement les migrants s’organisaient ou s’organisent-ils face aux policiers à la jungle de Calais?

Aujourd’hui, les migrants continuent à nommer « jungle » les espaces de transit à Calais, mais le grand bidonville a été détruit fin 2016. Depuis 2017, de petits campements se dispersent et essaiment un peu partout. Actuellement, les destructions ont lieu tous les jours à Calais: évacuation des tentes, rafle des effets personnels, couvertures,.. C’est une politique du dénuement très agressive. Les exilés n’ont plus d’endroit où planter la tente ni même où se reposer. Ils sont pris dans la violence d’un mouvement sans répit, ce qui est épuisant. Ils ne peuvent plus s’installer, même provisoirement et établir des campements. Calais est une ville défigurée par un appétit démesuré de sécurisation de la frontière. Les choix en matière d’urbanisme révèlent l’irrationalité et l’excès de cette politique de fermeture et de contrôle de la frontière. Les stations essence sont emmurées. Les ponts sont grillagés pour empêcher les migrants de s’y abriter de la pluie. Même les arbres, ultime refuge naturel, ont été coupés pour que les exilés n’aient plus la moindre protection. Il leur est donc très difficile de s’organiser face aux policiers parce qu’ils ne forment plus une communauté. Dispersés et pourchassés, ils ne peuvent plus s’unir pour se protéger de façon efficace. Ils sont réellement à la merci d’une force publique qui a pour consigne de les passer à tabac pour les dissuader de rester. Ce ne sont pas des « bavures », mais un usage systématique de la violence, comme dispositif politique. Cette violence d’Etat que les gilets jaunes ou les manifestants français découvrent ces derniers mois, les exilés la vivent à Calais et ailleurs depuis bien longtemps.

MigranStory: Vous évoquez dans vos travaux, un article intitulé Palestinians Under Siege,  de l’écrivain palestinien Edward Saïd prônant un « tournant spatial » afin de résister à la cartographie coloniale,  la situation de Calais est elle comparable? Si oui, comment organiser une contre cartographie?

La logique est similaire dans la mesure où à Calais, la stratégie politique consiste à faire disparaître les migrants en les privant d’un endroit où rester. La gestion de l’espace est cruciale. La simple présence des corps des exilés perturbe l’ordre social. Rester est déjà un acte de résistance. En France, comme dans beaucoup de pays européens, les migrants sont considérés comme des objets, et non des sujets. Ils sont introduits ou renvoyés, comme des colis, ils sont stockés dans des espaces comme les centres d’accueil. Anonymes, ils forment une masse indistincte et invisibilisée. Faire une contre-cartographie, ce serait briser ce régime de visibilité actuel qui réduit les migrants à des spectres errant dans des no man’s lands. Ce serait mettre en lumière ces points de résistance qui se cristallisent dans les zones-frontières. La terre ne ment pas: elle conserve les traces de la présence des migrants, même si cette présence est niée par les pouvoirs publics ou indésirables. Une telle contre-cartographie pourrait aussi servir de preuves de la condition migrante à Calais. En un second sens, cela peut aussi vouloir dire « lire » ces corps comme s’ils étaient des cartes, car ils portent les stigmates de la violence de l’exil.

MigranStory: De plus en plus, des voix s’élèvent pour dénoncer le terme « migration », son usage aujourd’hui qui renvoie à une crise, à une forme de misère ou de fatalité, quel est  votre avis sur la question?

J’ai été formée à la philosophie du langage. Je ne crois pas que le philosophe doit juger les termes qui sont en usage, mais plutôt essayer de comprendre pourquoi les gens utilisent tel ou tel mot, « migrant » par exemple, et ce qu’ils veulent dire par là. Migrant est avant tout un terme « neutre », qui désigne le mouvement et en cela, il désigne bien les personnes qui quittent leur pays pour s’installer ailleurs. L’Histoire est faite de nombreuses migrations et le terme « migrant » permet aussi de nous le rappeler, de ne pas faire de ces migrations contemporaines un phénomène inédit. Ce qui est nouveau, ce ne sont pas les migrations, comme si elles augmentaient jusqu’à un point critique. Ce qui est nouveau, c’est la fermeture des frontières qui fait obstacle à des mouvements considérés pendant des siècles comme relativement « normaux ». Le dispositif Frontex crée un véritable problème en condamnant à l’errance dans des espaces de transit des personnes bloquées au milieu de leur parcours migratoire. Et ce dispositif nourrit le fantasme d’une Europe qui peut se passer de l’apport des migrants, sur les plans démographique et économique, et qui doit s’en passer pour maintenir sans partage un niveau de vie privilégié, voire pour maintenir une culture européenne supposée.

Pour ma part, j’utilise ce terme de « migrant », mais je lui préfère celui d' »exilé ». « Migrant » a tendance à neutraliser la part d’arrachement, la mutilation de l’exil. « Migrer » n’est pas une chose simple: il faut être prêt à quitter sa famille, sa culture, sa langue pour un ailleurs incertain. La plupart des gens sur cette planète n’en ont ni la capacité ni l’envie. C’est aussi pourquoi le pseudo-argument de l’appel d’air est totalement absurde: ce n’est pas parce qu’on ouvrira les frontières que des millions de personnes vont se retrouver prêtes à s’arracher à leur foyer. Il faut une ouverture d’esprit, un appétit d’ailleurs, qui caractérisent seulement quelques individus.

Interview réalisée par Dominique Bela