« Quand on dit « les migrants », « les réfugiés », « les musulmans », en vérité, c’est stigmatiser »

Rachid Benzine sait tout faire. Champion de boxe thaïlandaise, islamologue, politologue, enseignant, romancier, dramaturge, chercheur, né en 1971 à Kénitra (Maroc), il fait partie de la nouvelle génération d’intellectuels engagés sur les problématiques contemporaines. Son roman « Ainsi parlait ma mère » est une déclaration d’amour à une mère par son fils cadet. Et un hommage à toutes ces femmes exilées, héroïnes du quotidien, qui ont porté leur(s) enfant(s) à bout de bras pour qu’il(s) puisse(nt) s’épanouir en terres étrangères.

MigranStory/ Julia Garlito Y Romo: Rachid Benzine, quels sont vos origines ? D’où venez-vous ?

Rachid Benzine : Je suis né au Maroc, je suis un enfant de l’exil car je suis arrivé en France en 1978 et depuis j’y vis.

MS/ Dominique Bela : Avez-vous rencontré des difficultés particulières ?

RB : Oui, tout d’abord la question de la langue lorsque vous quittez les vôtres, vos amis, vous arrivez dans un pays où vous ne maîtrisez pas la langue, le code, ou encore, l’imaginaire, et donc, vous vous retrouvez dans une classe où il y a des Portugais, des Sénégalais, et comment faire société avec autant de gens divers ? Ça c’est la première chose, mais la plus grande difficulté ça a d’abord été pour mes parents : ils ont connu à la fois, et l’exil extérieur -parce qu’ils sont venus ici- et, en même temps, un exil intérieur dans la mesure où ils ne maîtrisaient pas la langue et où ils ne la dominent toujours pas. Tandis que nous, les enfants, nous avons pu maîtriser la langue et la culture du pays d’accueil.

MS/ JYG : Une femme exceptionnelle, une conteuse marocaine, Halima Hamdane, a dit que, dans ses écrits et dans ses ateliers, elle amène toujours sa langue maternelle pour que, à travers elle, on l’accepte. Est-ce que vous partagez ce point de vue ?

RB : Je pense qu’il est toujours important de savoir d’où l’on vient, c’est à dire, qu’en réalité, on a une culture orale qui a souvent été disqualifiée par la culture écrite, parfois considérée comme minoritaire. En arrivant en France, par exemple, beaucoup de gens ont eu cette impression que pour mieux s’intégrer, il fallait un peu oublier (si pas complètement, je dirais) ses racines, sa culture. Et je crois que, lorsqu’on est entre deux langues, on est toujours dans une hospitalité engagée, dans la traduction, et, justement en ayant sa langue d’origine, sa langue maternelle plus l’accueil, on est des ponts, on est capable de rentrer dans un système de représentation pour le traduire dans un autre système de représentation. Et là, c’est un devoir que nous avons, celui de faire en sorte que la langue continue à être enrichie. Elle est obligatoirement enrichie par ce va-et-vient.

MS/DB : Et vous, en tant qu’écrivain, islamologue, comment est-ce que vous agissez sur ce sujet-là dans vos écrits, dans vos interventions ?

 

RB : J’essaie de ramener tout d’abord la langue arabe à un imaginaire. C’est vrai qu’il y a quelque chose dans l’imaginaire de la langue arabe du Coran, quelque chose qui est lié à la géographie, à la terre, à un rapport, je dirais, géologique, les mots sont porteurs d’enjeux de terrain. Et donc, quand vous abordez le Coran de cette manière-là, vous contextualisez et vous faite advenir un terrain. Du moment que vous jouez sur la question des imaginaires afin que les gens d’aujourd’hui ne projettent pas leur fantaisie sur l’imaginaire du texte. Et, ensuite, vous montrez comment les mots voyagent à travers, le temps, l’histoire et les cultures pour avoir d’autres significations et d’autres imaginaires. C’est là qu’est la richesse même de la langue.

MS/JYG : Sophie Djigo, philosophe de terrain, a dit qu’un exilé est quelqu’un qui fait preuve d’une ouverture d’esprit, qui à l’appétit d’ailleurs. Êtes-vous d’accord avec elle ?

RB : Un exilé doit toujours retravailler sa langue d’origine, c’est un « entre-langue ». Je crois que c’est une richesse à condition, je dirais, d’être toujours capable de recréer sa propre langue et celle des autres. On est toujours des exilés dans une autre langue. C’est à dire que, moi, il m’arrive très souvent de penser en arabe. Il y a certains mots qui me viennent complètement en arabe parce que c’est ma langue maternelle. La langue française est devenue pour moi une langue d’emprunt mais elle est aussi devenue ma propre langue dans laquelle j’essaie d’écrire. Parfois, j’ai deux imaginaires qui s’entrechoquent, ils sont alors en tension. Et c’est parce qu’ils sont en tension que l’on peut atteindre l’universel. L’universel s’inscrit toujours à partir du particulier, de la condition humaine universelle de l’individu.

MS/DB : Comment réagissez-vous par rapport à la dernière actualité sur l’immigration ? Lorsqu’on voit ces images à la télévision, beaucoup de gens sont en colère. D’après-vous, qu’est-ce qu’il faudrait faire ?

RB : Il faut d’abord montrer qu’on est vraiment dans un processus de déshumanisation. En effet, il n’y a plus cette idée du visage. On présente le migrant comme une foule, comme une masse, une masse indistincte. C’est pour ça que je pense qu’il faut toujours, lorsqu’on parle du migrant, du réfugié, peu importe le mot qu’on leur donne, partir des cas individuels, c’est à dire humaniser. Je crois vraiment qu’il faut essayer d’arriver à humaniser les parcours de ces personnes (pour l’instant nous n’y arrivons pas) et c’est en allant vers cela qu’on pourra changer les choses. C’est, toujours à partir de cette humanisation, que l’on peut dire quelque chose d’universel, par exemple, vous, Dominique Bela, qui faite du théâtre, lorsque vous racontez votre parcours, vous dites des choses qui relèvent de l’universel et vous en rendez compte dans votre récit. Et on peut se reconnaître dans vos peurs, dans votre manière de gérer ce qui vous est arrivé, de voir les choses. C’est votre manière d’individualiser, d’humaniser. Donc à travers les réseaux sociaux, entre autre, il faut aller vers un processus de déshumanisation. Quand on dit « les migrants », « les réfugiés », « les musulmans », en vérité c’est stigmatiser. La réduction dans le langage c’est aller vers la réduction de l’autre, d’où l’importance de la manière dont on le nomme.

MS/JYG : Si on devait refaire le monde aujourd’hui, quel serait-il pour vous ?

RB : Je pense qu’il faut mettre en avant cette idée de la gratitude, que nous sommes mutuellement endettés. On ne se construit pas tout seul.

MS/DB : Le mot de la fin ?

RB : Le mot de la fin c’est d’abord l’idée de la bienveillance et cette phrase que j’ai mise dans mon livre « Lettre à Nour » :
« Le contraire de la connaissance, ce n’est pas l’ignorance mais les certitudes ».

Seules les rencontres inter-suggestives, interhumaines, permettent de remettre en cause ces certitudes qui finissent par nous tuer.

Pour celles et ceux qui veulent en savoir plus : Islamologue de formation, Rachid Benzine a enseigné à l’Institut d’études politiques d’Aix en Provence, dans le cadre du Master « Religions et société », et a été chercheur associé à l’observatoire du religieux. Il a également donné des cours à l’Université catholique de Louvain et à la faculté de théologie protestante de Paris. Rachid Benzine est notamment codirecteur de la collection Islam des lumières aux éditions Albin Michel. Écrivain prolixe, il s’attache à penser un islam en phase avec notre temps et s’investit également dans le dialogue islamo-chrétien.

Interview réalisée par Julia Garlito Y Romo et Dominique Bela.