Interview de Julia Garlito Y Romo

Hatem GHERIBI, membre et créateur du collectif


« Pour une autre politique migratoire ».

Hatem Gheribi, est activiste et membre d’un collectif réseaux d’aide aux migrants ; membre d’ALARM PHONE (un important projet créé pour les migrants en détresse en mer) ainsi que pour une association de travailleurs maghrébins en France : ATMF.

Entre la France et la Tunisie, une enfance rude et sévère, une histoire extraordinaire que vous révèle MigranStory:

Hatem Gheribi est Tunisien, issu de la deuxième génération d’immigrés à Compiègne, en France.
C’est d’ailleurs là qu’il voit le jour. Il y vit avec ses sœurs et ses parents jusqu’à l’âge de 8 ou 9 ans. L’éducation paternelle est conservatrice, à tel point, qu’une anecdote va changer sa vie à tout jamais. Hatem n’est qu’un enfant, et comme tous les enfants, il a ses petits travers, il joue, défiant l’autorité. Un soir, son père rentre à la maison, la voiture pleine d’achats. Il a les bras chargés et invite son fils à l’aider. Hatem qui regardait la télévision, affalé sur le sofa, lui répond sans vergogne : « fais-le-toi-même ! Je ne suis pas ton esclave ! ». Furieux, le père lui « remonte les bretelles », très énervé. Sa colère, sans doute exacerbée par un trop plein, est terrible.
Il est profondément blessé. Et sa décision est prise, en réponse à l’attitude irrespectueuse de son fils, il réserve deux billets pour un voyage en bateau, direction le pays du croissant et de l’étoile rouges. Pour le jeune enfant, il s’agit d’un aller simple « vacances au bled »! Hatem va désormais vivre en Tunisie, auprès de ses grands-parents pour y apprendre, non seulement « les règles de la vie, mais les difficultés pour survivre ».

Pour Hatem, c’est le drame. Sa mère l’y rejoint lorsqu’il a 15 ans. Il y restera jusqu’à ses 25 ans. Toute une vie. Si à l’époque cela lui avait semblé terrible, Hatem avoue aujourd’hui, comprendre la leçon et remercie son père. Grâce à ce dernier, il a appris des tas de choses, dont, les valeurs de la vraie vie ; une façon différente de penser par rapport à la France.

 

 

« La littérature interdite »

Hatem fait donc toutes ses études en Tunisie. Son petit côté rebelle subsiste encore en lui, et, c’est ainsi qu’il va très vite s’engager comme gauchiste. Il veut découvrir, comprendre, et pour cela, il va lire. Il va lire tous les livres non autorisés par le gouvernement, particulièrement les ouvrages dits clandestins. Une quinzaine en particulier, qui vont l’initier à la littérature Léniniste et Marxiste. « Lire ces bouquins sous les portraits affichés partout de Ben Ali ou Bourguiba, était amusant » confie Hatem en souriant. Histoires humaines, autobiographies, aventuriers, tout y passe.

 

Le sentiment de pression et d’imposition, oppresse et révolte toujours et encore le jeune Hatem. Il décide de passer à l’action. Alors qu’il est encore au lycée, la guerre du Golfe éclate. Nous sommes dans les années 1990. Hatem distribue des flyers dans lesquels est dénoncé la situation tunisienne sous la dictature de Zine el-Abidine Ben Ali. Il se fait attraper et arrêter. Il reste 15 jours en geôle sous garde à vue. À sa sortie, il est immédiatement étiqueté comme gauchiste et rebelle, et rejeté de tous les lycées de Tunis. Pour pouvoir poursuivre ses études, on essaie de le corrompre : on lui propose n’importe quel diplôme, médecin, avocat, ce qu’il désire, mais, à la seule condition de dénoncer quelqu’un. Hatem refuse catégoriquement. La corruption, le répugne, pas question de céder.

Au courant de la situation, son père, qui réside toujours en France, veut lui payer des cours dans un lycée privé à Sfax, la deuxième ville et centre économique de la Tunisie, à 270 km de Tunis. Mais pour Hatem, ce père qui l’a exilé, est un étranger à ses yeux. La colère qu’il ressent envers lui ne s’est pas encore apaisée. Après un temps de réflexion, il est contraint d’accepter, car il vit dans une véritable misère financière. Mais voilà, après deux mois dans ce lycée, il est à nouveau expulsé.

Ce qu’Hatem ne sait pas encore, c’est qu’entretemps, en France, il reçoit pour ses 18 ans, un courrier l’informant qu’il peut faire le choix entre sa nationalité tunisienne ou être naturalisé français. Son père… le lui cache…

 

« Rebelle un jour, rebelle toujours »

C’est alors que la vie d’Hatem va prendre un nouveau tournant. Ça suffit les expulsions, il veut faire un recours. Il vend sa montre et avec l’argent récolté, loue un taxi pour se rendre à Tunis. Il n’a rien d’autre en poche, même pas de quoi manger, juste un petit pot de miel qu’il récure autant qu’il peut afin de se mettre quelque chose sous la dent. Arrivé à la capitale, il se dirige droit au Ministère de l’Éducation pour les supplier de le laisser étudier. Il y rencontre une personne, à qui il raconte une histoire. L’homme l’écoute, mais ne dit rien. Hatem doit rebrousser chemin et ne sait pas comment, il n’a pas un sou, alors il fait du stop. Retourner dans un autre lycée privé équivaut à payer une somme qu’il ne possède pas. Et puis, le sort cesse un temps de s’acharner sur lui, contre toute attente, il reçoit une lettre du Ministère. C’est gagné ! L’homme n’était pas si distant qu’il en avait l’air, désormais, Hatem peut suivre des cours dans un lycée pour garçon.

Il y passe un an, sans pour autant cesser d’être rebelle, rit Hatem. Il ne se fait plus renvoyer, mais, en revanche, devient plus mature face à l’injustice.

« La rue pour toute compagne »

Malheureusement pour lui, après le lycée, les jours de misère se succèdent. Hatem ne trouve pas d’emploi et vit dans la rue. Le syndic des travaux lui offre l’hospitalité pour squatter les locaux (conférence, projection de films, utilisation de la bibliothèque en journée). Désormais, Hatem traîne dans la rue le jour en rêvant d’un monde meilleur.

Sans le sou, il doit chercher de quoi vivre, alors durant trois années, il va devenir le roi de la débrouille : « le système D ».

Son père le pousse à apprendre un métier, n’importe lequel, pourvu qu’il se trouve une situation décente. Alors durant 2/3 ans, Hatem va pratiquer la coiffure pour homme. Ce n’est pas ce qu’il souhaite, mais au moins, ça a le mérite de tranquilliser le paternel. Et puis, il ne perd pas son temps, fidèle à son image, le salon de coiffure devient « un genre de café politique où on refait le monde » raconte le rebelle. Ses potes s’y donnent rendez-vous régulièrement et arrive ce qui doit arriver sous le régime du pays, il se fait arrêté par les gendarmes et jeté en prison. Il y reste durant 4 mois, sans procès. Il est sommé de « fermer sa gueule » les autorités n’ont d’autre but que de le briser.

« De retour au bercail »

Le paternel est de retour en Tunisie. La France, c’est fini. Il s’installe dans la campagne tunisienne, non loin de Sfax. Il y élève des moutons et des vaches, et notre cher Hatem va… l’aider ! Il va donc travailler auprès de lui un temps.

Maintenant âgé de 25 ans, Hatem n’a qu’une idée en tête : aller en Europe. Qu’à cela ne tienne, à la « Cité des TAM-TAM » tout est possible, nous révèle-t-il, et, aidé de ses réseaux, il peut enfin partir ! Mais, non sans difficultés… !

Voici comment cela s’est passé : après sa sortie de prison, sa famille souhaite qu’il quitte la ville de Sfax. Une option s’offre alors à lui: prendre une embarcation pour l’Italie. Mais voilà, Hatem n’a pas l’argent et de plus sa famille est totalement contre cette idée ; au contraire, elle se mobilise pour lui trouver un emploi loin de Sfax. Et, bingo ! c’est un cousin, directeur d’un hôtel dans la ville de Sousse, qui accepte de l’embaucher comme moniteur de voile. Pour Hatem, ce sera l’occasion de mettre de l’argent de côté et se payer l’embarcation destination : l’Europe. Mais, c’est sans compter sur le destin qui attend notre ami Hatem ! C’est dans cet hôtel qu’il rencontre l’amour ! Nous sommes en 1998. En 2000, la jeune anglaise décide d’emménager avec notre ami… en Tunisie ! Mais une « Holiday romance dans le pays, est beaucoup moins pénible que d’y vivre au jour le jour, pour la jeune femme, c’est trop difficile. Et malgré ses désirs de partir en Europe, au fond de lui, Hatem avoue ne pas avoir envie de quitter son pays. En 2001, ils se marient. Malgré tout, la jeune épouse n’arrive pas à s’adapter. Alors, pour l’amour qu’il lui porte, Hatem accepte de migrer au Royaume-Uni. Et puis, surtout, elle porte leur premier enfant.

Ils débarquent au Royaume-Uni et Hatem décroche rapidement un travail dans la logistique où il restera durant 2/3 ans alors qu’au départ, dans sa tête à lui, il s’agissait d’un voyage en mode « holiday ». La vie au pays de la Reine Élisabeth II, est trop difficile pour Hatem tout comme la vie en Tunisie l’était pour son épouse. Pas question de retourner là-bas, alors ils choisissent ensemble : la France ! Un choix qui leur portera chance, puisque la jeune femme décroche un poste au Conseil de l’Europe, à Strasbourg. Nous sommes en 2003, une vie plus stable peut enfin commencer. Une vie complétée plus tard par 3 enfants.

Il a 27 ans, il est marié, Hatem fait enfin la paix avec son père.

 

« La jungle de Calais : le choc »

Un jour qu’il accompagne un collègue à Calais pour y acheter des cigarettes et de l’alcool, ce dernier veut faire un arrêt à Sangatte, un camp de migrants et de réfugiés installés à partir des années 2000 à Calais, aux abords de l’entrée française du tunnel sous la Manche et de la zone portuaire.

Cette « escale » si l’on peut dire, va marquer à jamais Hatem. Il y croise des Irakiens, des Afghans et quelques Africains anglophones, au total, à peu près 1.500 personnes. Son collègue est anglais et il les aide. La situation extrême et misérable dans laquelle vivent ces pauvres gens est un coup de poing dans la figure, une décharge électrique.

L’idée surgit dans son esprit telle une évidence, c’est à cela qu’il veut désormais dédier son temps, les aider ! C’est son rôle, son devoir. C’est à partir de là que tout commence.

« Entre boulot, militantisme et bénévolat »

Aujourd’hui, Hatem travaille comme intérimaire dans une entreprise de fibre optique. En parallèle, il est bénévole pour un collectif qu’il cofonde : « Collectif pour une autre politique migratoire » et « Missing at the Borders project » ; s’occupe d’une association de travailleurs maghrébins en France ; mais surtout, il se dédie corps et âme au projet « ALARM PHONE » : une Assistance téléphonique pour les personnes en situation de détresse en mer Méditerranée (Pas un sauvetage, mais une alarme). À travers ALARM PHONE, Hatem commence un nouveau projet : « Missing at the borders plateforme », l’aide aux familles des disparus, notamment avec les disparitions forcées aux frontières.

Il a d’ailleurs un projet, en cours, la réalisation d’un film.

JG – MigranStory : Votre parcours est vraiment incroyable, et votre dévouement solidaire extraordinaire. La question suivante va donc peut-être vous sembler étrange, mais, diriez-vous, aujourd’hui, avoir réussi ?

HG : Quelle est la réussite avant tout ? Pour ma mère, oui, pour moi, non. Nous n’avons pas la même notion de la réussite.

JG – MigranStory : S’il fallait construire un monde aujourd’hui, comment serait-il pour vous ?

HG : Enlever tous les politiciens. À ce moment-là, on pourra peut-être faire quelque chose. Le mal, pour moi, ce sont eux. Une démocratie horizontale, pas d’intermédiaire !

JG – MigranStory : Le mot de la fin ?

HG : « People, not numbers »

Les activités d’Hatem peuvent être suivies à travers les liens suivants :

www.missingattheborders.org
www.alarmephone.org
www.atmf.fr

Interview de Julia Garlito Y Romo