Comment ne plus réduire les migrants à des silhouettes sans visage? L’humour peut-il apporter ce que les médias n’offrent pas? L’humoriste belge PE répond aux questions de MigranStory

« Peu importe où on est sur terre, on est toujours le migrant de quelqu’un »

« Si je change de pays, moi qui suis blanc, on ne me dira pas que je suis un migrant, on va dire que je suis un expat ! C’est quand même dommage qu’on fasse déjà des differences sur les êtres humains » .

MigranStory / Dominique Bela : Es-tu fils, petit-fils ou arrière-petit-fils d’immigrés ? Si oui, peux-tu nous raconter une petite anecdote liée à tes origines?

Pierre Emmanuel Jennar, PE: Oui, mes grands-parents maternel étaient des immigrés italiens. Je suis né en Belgique, j’y ai grandi, je me suis construit ici.  Un jour, en quête de moi-même, j’ai été voir mon grand-père et lui ai posé cette question: « Tiens! Pourquoi as-tu décidé de venir en Belgique? Quand on est en Belgique, l’Italie c’est le pays où on aimerait bien aller… pas l’inverse! » (rires)  Il m’a expliqué que son périple n’était pas du tout destiné à venir ici : « À la base, je ne savais pas que la Belgique existait, je voulais aller au Danemark ». J’étais un peu surpris… je me suis dit : « Tiens! Dans la famille, on est mauvais en géographie depuis le début, puisque par rapport à l’Italie et le Danemark, la Belgique est vachement à gauche ! ».

On sortait de la seconde guerre mondiale, malheureusement l’Italie n’était pas du bon côté, c’était une période assez complexe. Mon grand-père est arrivé en Belgique, si je ne m’abuse, en octobre 1948. Il a marché, a pris des trains. À la base, il est arrivé chez les Ch’tis (rires). 

Il m’a dit qu’il avait rencontré des gens formidables, magnifiques. Le travail qu’on lui avait proposé, à son arrivée, était de descendre dans les mines. C’était une personne de grande taille, descendre dans la mine était compliqué, il aurait vite eu mal au dos.  En parlant avec d’autres Italiens, on lui a conseillé d’aller chercher du travail dans les usines, des usines fabriquant des produits chimiques.  À l’usine, il avait du mal à respirer, mais au moins il n’avait pas mal au dos… Quand   mon grand-père décrivait ses premières rencontres avec les Belges, il mettait toujours un pouce en l’air. En conclusion, quand on arrive quelque part, c’est souvent des rencontres humaines qui déterminent notre décision de rester ou de partir. Il est tombé sur des êtres humains géniaux et cela l’a conforté dans son choix de rester ! : « Je suis arrivé à un endroit agréable où je pourrais refaire ma vie ». 

MigranStory / Julia Garlito Y Romo : On le sait, l’art a toujours été un moyen fort pour dénoncer ; dénoncer des persécutions ; dénoncer des atrocités ; dénoncer des injustices. Le monde aujourd’hui, et en particulier l’Europe, fait face à une crise migratoire. Quel rôle penses-tu que l’humour peut y jouer? 

PE: Avec l’humour, on peut faire énormément de choses. L’humour peut être engagé, politique, complètement absurde et ne pas du tout s’occuper de ce genre de sujets. Si on est fait de l’humour, il faut que les gens comprennent bien que « c’est de l’humour »; c’est la difficulté d’aujourd’hui. Il faut bien faire la différence entre le militant, l’humoriste.  Avec mon humour, j’aime bien taquiner, chatouiller, la seule manière dont je pourrais intervenir pour aider c’est d’abord parler du sujet, l’éviter c’est nier une réalité, il faut, au contraire, oser l’aborder. Ensuite, il y a des spectacles où les bénéfices sont reversés aux associations qui s’occupent des personnes en difficulté. C’est mettre toutes les pièces du puzzle ensemble : l’un fait de l’humour, l’autre crée une association d’aide aux migrants (récolte de nourritures, etc., car il ne faut pas oublier qu’ils ne sont tout même pas si bien accueilli que cela en Belgique), et ensemble on peut s’entraider. C’est une belle chaine humaine. Par ailleurs, à travers cela, avec l’humour, on peut s’amuser à dénoncer ce qui ne va pas ou tout simplement amuser les gens avec des sujets tout à fait différents qui les sortent du quotidien médiatique (toujours le même). En fin de compte, les gens viennent voir un spectacle léger, drôle, pour se détendre, pour sortir de leur quotidien. Ils ont parfois juste envie qu’on leur parle d’autre chose en se disant que c’est cool si les bénéfices des billets achetés vont à telle ou telle association pour telle ou telle cause.   

MigranStory / D.B. : Comment ne plus réduire les migrants à des silhouettes sans visage, les rendre humains?  L’humour peut-il apporter ce que les médias n’offrent pas?  

P.E.:  C’est très réducteur de dire les migrants, on ne sait jamais de qui on parle. Peu importe où on est sur terre, on est toujours le migrant de quelqu’un. Ce qui est dommage, ce sont ces différences qu’on fait aujourd’hui dans notre société. Par exemple, si je change de pays, moi qui suis blanc, on ne dira pas que je suis « migrant » mais que je suis un « expat » ! On n’a pas traité les Parisiens qui ont essayé de fuir le confinement, en allant dans leur maison de campagne, de « migrants ». On a juste dit « les Parisiens partent à la campagne ». Quand on est les a vu fuir, alors que c’était juste un confinement, je me suis dit : « Tiens! Il serait quand même temps de réaliser que les gens qui fuient leur pays ne sont pas en train de fuir un confinement. Ils fuient des bombes, la guerre, la misère etc. » Un invité primordial à la table est négligé :  l’Histoire ! On dit toujours il faut apprendre de ses erreurs, et une des plus grosses erreurs qu’on fait pour le moment et qui est véhiculé dans les médias, c’est qu’on oublie complètement l’Histoire ! On a tous migré un jour. On vient tous de quelque part. Il y a des gens qui vont faire des raccourcis :  par exemple, j’ai un grand-père Italien, parfois ils me disent : « Ce n’est pas la même chose, parce qu’il est blanc, déjà, on a la même religion ». Et je leur réponds : « Oui, mais c’est con de négliger l’histoire parce qu’après la seconde guerre mondiale, il y avait des cafés en Belgique où il était écrit : « interdit aux chiens et aux Italiens » ! Les gens ont très peur de s’ouvrir.  On n’a pas besoin d’aller très loin pour constater cela. Si on va dans un petit village, on verra des vieilles personnes (ou des plus jeunes) se mettre à la fenêtre. S’ils observent un visage qu’ils ne connaissent pas, elles diront déjà : « C’est qui lui? On ne l’a jamais vu ici ». Si en plus, c’est une personne qui est noire, elles vont dire « Un noir dans le village ! C’est qui ça ? On ne l’a jamais vu… » Plus la personne est étrangère à son entourage commun, plus ça pose de questions. Et tu as envie de dire: « Plutôt que de rester derrière ta fenêtre à te demander qui est cette personne, ouvre ta porte et va lui dire bonjour ! Ce sera le début de la communication« .

MigranStory / J.G.Y.R: On a observé pendant le confinement, une énorme ampleur des inégalités sociales, que préconises-tu en tant qu’artiste engagé?

PE: Je vais parler de ce que je connais le mieux : moi. Je pense ne pas pouvoir me tromper (rires). Par exemple, on demande ce qui va arriver par rapport aux artistes, si nous recevons des aides etc.  Je pense que cela doit être expérimenté à l’échelle de la population globale.  Nous devons venir en aide, secourir, les personnes dans le besoin, celles qui sont les plus touchées par la pauvreté, du plus faible au plus fort. Je fais partie des privilégiés. C’est vrai, je n’ai pas pu remonter sur scène à cause du confinement, mais j’avais toujours mes chroniques à la radio, donc un revenu.  Il y en a qui ont tout perdu du jour au lendemain et en plus, ils ont des familles à nourrir. Pour ma part, j’avais un faible revenu, mais je n’ai pas d’enfants et ça me permettait de vivre moi. Ça devient donc égoïste, sur terre on est pas seul et je me dis qu’il faut focaliser nos efforts à aider les gens qui sont dans la plus grande difficulté, qui galèrent.  Si on a vraiment envie d’être une société forte, les forts s’occupent et soutiennent les faibles -c’est un peu triste à dire comme ça…- Mais OK, il faut se dire : « Comment on peut vous aider?  Ok. On va le faire! » Et ça pourrait réduire ces inégalités. Mais une fois encore, l’histoire nous montre qu’on n’aime pas apprendre de nos erreurs, vu que le fossé se creuse de nouveau. Je l’ai dit dans une chronique, il n’y a pas si longtemps : « Un jour, les historiens parleront de notre époque en disant « c’est le moyen âge II » parce qu’on est vraiment en train de se renfermer » … Réglons les problèmes les plus urgents en premier ! Lorsque je vois dans la presse des infos telles que « Est-ce qu’on va pouvoir partir en vacances cet été ? », franchement, qu’est-ce que je m’en fous ! Si mon voisin ne peut pas manger parce qu’il n’en a pas les moyens, je m’en fous d’aller en vacances en France ou pas. Avec qui je vais faire un braséro dans mon jardin en hivers, si mon voisin est mort de faim ? C’est ça qui est con ! D’abord s’occuper des gens qui sont près de nous et qui ont des difficultés avant de se poser la question de si je vais pouvoir mettre mon maillot d’une collection X ou pas.

MigranStory / DB: : S’il fallait construire un monde, comment serait-il ? 

PE: Si je devais refaire le monde, j’apprendrai au gens à cultiver de la terre, à être passionné par la nature, comprendre les animaux. On s’est barricadé dans une société de surconsommation qui nous angoisse et nous rend triste. On veut toujours plus. Il y a un tweet qui a bien résumé la crise : « C’est quand même dingue de voir que notre système financier s’écroule alors que les gens ne peuvent finalement acheter que ce dont ils ont besoin ».  C’est assez bien résumé, je trouve.

MigranStory / J.GY R : Le mot de la fin? 

PE: Le mot de la fin pour moi, c’est aimez-vous!

 

Interview réalisée par Dominique Bela & Julia Garlito Y Romo

 

Vous pouvez découvrir PE dans ces chroniques dans le Wake Up Show de NRJ tous les matins, ainsi que pour son retour sur scène le : 
1er juillet au Kings Of Comedy Club
(www.kocc.be ) 
3 juillet au MIB Show (https://www.facebook.com/events/189318445771283/ )