Norman Yao Rodrigue, artiste surprenant

Né en 1980, originaire du Togo, Norman Rodrigue a 21 ans lorsqu’il quitte son pays pour étudier la philosophie à l’UCL, puis la mise en scène en Belgique entre 2001 et 2006 (année où il retourne au Togo pour y mener une expérience d’école théâtrale en même temps que des projets de création avec sa compagnie les 3C). De 2006 à 2009, depuis le Togo, il fera de nombreux voyages en Europe, notamment, en France, Belgique, Tchéquie et Angleterre où il est souvent invité pour des résidences d’écriture ou pour présenter ses spectacles. En 2009, faisant le constat d’un manque de volonté politique des dirigeants de son pays à asseoir une véritable politique culturelle ambitieuse et cohérente, il revient s’installer en Belgique avec sa famille à laquelle il décide de consacrer plus de temps. Depuis 2010, Rodrigue Norman a rejoint l’équipe administrative d’un théâtre, à Bruxelles. Toutefois, ses responsabilités ne l’ont pas empêché de reprendre des études pour obtenir en 2016 un master en Arts du spectacle à l’ULB et à entamer l’année dernière un doctorat en arts et sciences de l’art organisé par l’ULB et l’INSAS, ce qui lui permet d’approfondir ses recherches qui portent sur l’inter/transculturalité et les relations entre théâtre, politique et émancipation citoyenne.

Si MigranStory s’intéresse de près au profil de ce jeune Togolais, ce n’est pas pour rien !

I) Voici son histoire

A à peine 17 ans, Norman Rodrigue est déjà auteur dramaturge, comédien et metteur en scène dans son pays en créant la compagnie 3C de Lomé. Il remporte le prix de la jeune écriture tandis que l’une des deux comédiennes qu’il dirige remporte le prix de la meilleure interprétation féminine au très couru Festival de Théâtre de la Fraternité (FESTHEF) en 2000. C’est alors que sa carrière de jeune artiste décolle et il commence à collectionner les récompenses avec : « Qu’on s’aime ou… qu’on se haïsse » et « Pour une autre vie » (éditions Haho) pour lesquelles il se voit octroyer les 1er et 2ème prix Plumes Togolaises en 2001. Décidément très remarqué, Rodrigue est deux fois lauréat du prix Armand Brown de la meilleure mise en scène au FESTHEF (2001-2005). En 2004, il publie chez Lansman (maison d’édition belge) « Trans’aheliennes » et « Tobbie, frères et sœurs ont la douleur… ».

Invité souvent à l’étranger, notamment au Cameroun (RETIC), Burkina Faso ( les Récréatrales) et en France (Francophonies théâtrales pour la Jeunesses de Mantes-la-Jolie) pour présenter ses spectacles, il est choisi en 2005 pour mettre en scène en scène à la Comédie Française, et plus précisément au Théâtre du Vieux-Colombier à Paris «  NDO KELA, ou l’initiative avortée » de l’auteur Tchadien, Koulsy Lamko, une coproduction de la Comédie française et AFAA (Association française d’action artistique – opérateur délégué du ministère des Affaires étrangères et du ministère de la Culture et de la Communication pour les échanges culturels internationaux). La pièce est reprise en 2006 à l’Artchipel, Scène Nationale de Guadeloupe.

Lauréat de plusieurs bourses d’écritures, il a effectué des résidences d’écritures en France (La Chartreuse Villeneuve-lez-Avignon, Les Recollets, Comédie de Saint-Etienne…) en Angleterre et en Belgique. Le voilà aussi parcourant le Liban, la Syrie et le Mali (avec l’association Écritures Vagabondes) entre 2002 et 2005.

C’est revenu de tous ces voyages qu’en 2010, Rodrigue Norman met volontairement « entre parenthèses » sa carrière qui dans son cas rimait avec des millions de kilomètres à parcourir  entre  son pays et l’Europe, le Togo n’offrant pas la possibilité aux artistes de vivre de leur art. Jeune père, il lui tenait aussi beaucoup à cœur de jouer pleinement son rôle et d’être plus présent pour sa famille. C’est d’ailleurs cette année-là qu’il commence son emploi dans ce fameux théâtre bruxellois.

« Je ne renonce pas à mes rêves, je retourne régulièrement faire du théâtre au Togo et développer des projets»

Lorsqu’on a l’art et la création dans le sang, on n’abandonne pas tout comme ça, en effet. Aujourd’hui, tout en assumant sa fonction administrative et en animant des ateliers d’écriture au Théâtre de Poche de Breuxelles, Rodrigue continue ses activités de création au Togo, notamment en créant des spectacles et en initiant  « Les veilles théâtrales», un festival de théâtre qui a lieu chaque deux ans au Togo. Doté d’une grande force de travail et aidé  par des collaborateurs tout aussi déterminés, il n’a pas manqué de rouvrir en 2015 son école de théâtre « Le Studio Théâtre d’Art de Lomé » qui a livré en 2018 au pays une nouvelle génération de comédiens conscients de la dure réalité du métier.

II) Les difficultés rencontrées ?

« Créer malgré les difficultés de production en Belgique »

Si aujourd’hui Rodrigue se sent plutôt bien intégré en Belgique, c’est qu’il a vite perçu et transcender les difficultés pour les artistes immigrés d’exister comme créateur en Europe, dans son cas, comme metteur en scène, lui qui très s’est destiné à la mise en scène. En effet, dans son mémoire de master en arts du spectacle qui a porté sur les enjeux de la visibilité des metteurs en scène d’Afrique francophone dans le contexte de la mondialisation, il fait observer que les institutions qui prétendent œuvrer à l’émergence des théâtres d’Afrique « oublient » presque volontairement de prendre à corps la question de la « mise en scène », un métier qui est au moins aussi centrale que « le corps magnétique » du comédien de couleur. « Même si, nous explique-t-il, il y a une difficulté propre au métier de metteur en scène, cette difficulté est d’autant plus grande pour les metteurs en scène d’origines étrangères du fait des velléités de pouvoir réelles ou supposées qu’on associe à ce corps de métier en particulier. Un metteur en scène n’est-il pas aussi une sorte de directeur de ressources humaines en qui un producteur ou un programmateur place sa confiance ? En tous les cas, la difficulté est bien plus grande que d’être comédien ou dramaturge d’origine africaine, asiatique ou arabe en Europe ».

Si Rodrigue aime peu s’étendre sur la question, c’est qu’il sait que le sujet est sensible. Mais c’est surtout qu’il attend moins qu’on lui donne sa place de créateur que de la prendre. Avec ou sans moyens, il crée. Au Togo mais aussi à Bruxelles. Depuis bientôt deux ans, il répète presque tous les dimanches Médée Kali, une pièce de Laurent Gaudée avec Pascale Kinanga qu’il met en scène sur la musique de Luisa Maria Alvares, une petite équipe soudée avec peu de moyens mais déterminée à laquelle prête main forte le créateur lumière Xavier Lauwers. Bien avant ce projet, il a adapté puis interprété Les Frasques d’Ebinto d’Amadou Koné dans le cadre du festival « Monologues d’automne » en 2010 avant de mettre en scène en 2013 son texte, «Venavi» à La Roseraie.

« Pour l’amour du théâtre, la résistance »

Si en juillet 2019, les spectateurs de Lomé ont pu (re)voir Eka tutu 1 qu’il a écrit et mis en scène à l’Institut Français du Togo, c’est à la Maison des Cultures de Saint-Gilles en plein cœur de Bruxelles qu’on pourra découvrir son travail sur Médée Kali, la pièce de Laurent Gaudée qui revisite la figure mythologique de Médée en la faisant naître en Inde avant de lui faire connaître l’amour, la trahison et le double infanticide en Occident. Ce beau texte de l’auteur d’Eldorado sera porté par la comédienne Belgo-Angolaise Pascale Kinanga.

Le rendez-vous est d’ores et déjà pris à la Maison des Cultures de Saint-Gilles pour cette sortie de résidence qui aura lieu le 8 mars 2020 à 17H00 (2)

 

II) Pari réussi ? Vie réussie ?

« Loin de là ! J’ai perdu pas mal de paris dans la vie et j’ai appris à ne plus en faire. J’essaie de prendre les choses comme elles viennent et parfois de les transformer quand je peux. Pour ce qui est de la vie, on ne peut affirmer l’avoir réussie ou pas qu’au soir de sa vie, quelques secondes avant l’expiration » répond Rodrigue Norman avant d’ajouter : «  Chez les catholiques, les dignitaires de l’Eglise attendent au moins cinq ans avant de canoniser leurs papes morts». .

Moment important de votre vie ?

La naissance de sa première fille en 2006. « Cela a apporté un supplément d’âme à tout ce que j’entreprends et  aussi une ouverture aux autres. Mes enfants m’éduquent plus que je ne les éduque au final ».

IV) S’il fallait construire un nouveau monde, quel serait-il ?

« Le respect de la vie humaine »

Désolé de ne pas être orignal dans ma réponse. Je suis originaire d’un pays où en ce moment, la minorité qui est au pouvoir se soucie peu du respect de la vie humaine. Je suis toujours estomaqué de voir que des dirigeants d’autres pays où la vie  humaine est plus que sacrée apportent leur caution à ces prévaricateurs de liberté et du droit au bien-être de l’individu, par des voies occultes s’ils ne sont pas eux-mêmes directement auteurs des atrocités et violations de ces droits à travers des organisations et cabinets aux visées troubles. S’il y a un endroit où je pouvais agir, ce serait à cet endroit où les idéaux de justice, d’égalité et d’équité deviendraient une réalité, quel que soit l’endroit de la planète où on se trouve.

V) Le mot de la fin ?

Je souhaite beaucoup de succès à MigranStory dont la mission est de rappeler que les migrants ont aussi un visage au-delà des caricatures, cette impression de simplification apparente qui reste longtemps après les reportages médiatiques.

MigranStory est fier de compter parmi ses reporters, Rodrigue Norman.

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(1) Koulny Lamko est auteur, metteur en scène, comédien et entrepreneur culturel d’origine Tchadienne. Il reçoit pour cette œuvre, le deuxième prix du 16ème Concours théâtral Interafricain en 1989 ». Admirateur de Thomas Sankara, il lui rend hommage en racontant son histoire du tout jeune et révolutionnaire Président du Burkina Faso sous forme de parabole villageoise. Il est un des Fondateurs du Festival International du Théâtre du Développement ; enseigne à/et intègre l’Institut des Peuples Noirs (créé par Sankara) et fonde une agence d’animations culturelles de projets « Kalidéo » à Ouagadougou. Auteur de nombreuses pièces et livres, il réside actuellement au Mexique où il a été accueilli par le Parlement International des Écrivains au Mexique. Depuis lors il enseigne la dramaturgie et l’histoire du théâtre à l’Université Autonome de l’État d’Hidalgo.

Par Julia Garlito Y Romo