Comment en-est-on arrivé là? À créer « cet autre »; sans nom propre, ni visage singulier, ni carte d’identité; à inventer un corps d’abjection, un amas de viande humaine que l’on traque, sous prétexte qu’il a pénétré par effraction dans des lieux ou des espaces où il ne devrait point s’y trouver? Son évocation renvoie à la crise, à la fatalité, au terrorisme, au viol… Place aux stéréotypes et aux préjugés. On n’a pas inventé le fil à couper le beurre.

À s’y méprendre, les appréhensions d’aujourd’hui ressemblent à celles d’hier. Le mot « migrant » remplace celui d’« étranger» avec sa dose de consonance péjorative. Bien que la grande majorité d’entre eux fuient leur pays pour des raisons de guerres, de dictatures, et toutes sortes de conflits, provoqués, non seulement par les pays outre atlantique, ou d’autres continents, mais également par l’Europe elle-même, les mémoires semblent s’être enfuient dans la plus profonde des oubliettes, faisant un pied de nez à l’histoire alors qu’il n’y a pas si longtemps que cela, les Européens fuyaient leur propre pays pour les mêmes raisons ! Dès lors, il apparait difficile aux citoyens (entre autres portés par certains médias) de « digérer » et penser à faire une place à part entière aux « migrants » d’où qu’ils viennent et quel qu’en soit la raison. Un acte de solidarité, mais pas seulement, un atout pour tout pays qui les accueille. Un atout culturel, intellectuel, moteur de ressources infinies et positives. Il est temps de changer notre regard envers l’autre, envers notre autre. Ne sommes-nous pas tous des humains ?

Comment sortir du « grand spectacle » politique et médiatique entre images spectaculaires et sensationnelles (réduisant la migration à des traversées massives, incontrôlables et tragiques, engendrant des sentiments d’invasion et d’insécurité), entre mesures restrictives et contrôles aux frontières, ou encore traque en mer Méditerranée, comment sortir de cela, donc, pour « dire la vérité du mieux possible » (N. Chomsky)?

Il est désormais assez clair que l’Union européenne peine à faire face à des situations extrêmes qui lui échappe complètement des mains. Mais au-delà de cette problématique qui concerne particulièrement les politiques liées étroitement à un système économique chaque fois plus important que l’humanisation (dont on nous rabat d’ailleurs continuellement les oreilles), il serait opportun de mettre en lumière un autre versant de la montagne, celui visible au quotidien par des milliers, des millions de migrants qui réussissent à se faire une place dans les pays d’accueil et qu’on oublie de citer ! En terme de désinformation et de manipulation massive, c’est là que réside l’un des majeurs problèmes qu’engendre la problématique du refus de faire entrer les migrants, des réfugiés, des exilés en Europe.

Casser l’image péjorative que l’on a de leur intégration, en les accusant de tous les maux est précisément une des solutions de ladite intégration européenne ou de son processus de construction. À une époque où l’hyper-connexion est le mode de vie par excellence, il est aberrant de constater qu’on est encore à la pensée primitive qu’un migrant vole le travail d’un autre, ne peut s’intégrer ou est juste bon à être renvoyé dans son pays, alors qu’il fuit précisément les guerres et conflits provoqués, entre autres, par l’Europe elle-même ! La mémoire humaine semble oublier qu’il n’y a pas si longtemps de cela, les Espagnols, par exemple, étaient traités de la même manière lorsqu’ils fuyaient le fascisme sous la dictature de Franco. Les Français les parquaient dans des camps, identiques à ceux d’aujourd’hui à Lampedusa, Lesbos ou ailleurs.

Dans « La voie humaine » (pour une nouvelle social-démocrate – édition 2004), Jacques Attali soulignait ceci : « Le pouvoir et la richesse de chaque individu ne se limitent pas à ses ressources matérielles et à ses moyens de production. Chacun est avant tout riche de sa santé, de son savoir, des relations qu’il entretient avec les autres ». On ne peut qu’y adhérer…

Alors, comment mettre en lumière la problématique des migrations en échappant aux faits divers? Entrons d’abord dans le monde d’un migrant, d’un demandeur d’asile : Dominique Bela. Journaliste renommé au Cameroun (en Afrique), il était soumis continuellement à des arrestations, des menaces de mort et d’intimidation parce qu’il osait critiquer la dictature en place. Il est contraint de fuir le pays et se rend au Burkina Faso où il continue ses activités journalistiques. Mais la pression et les menaces le poursuivent jusque-là. Suivi, menacé à nouveau il doit quitter l’Afrique et arrive en Europe. Plus précisément en Belgique. Il devient ce qu’on appelle un « réfugié politique ». Pendant plusieurs années il va vivre dans un camp de rétention à Bierset, près de Liège. L’ironie du sort veut, qu’après avoir séjourné dans des hôtels 4 étoiles en parcourant le monde pour son journal en tant que correspondant, il se retrouve dans une situation de misère, parqué dans un endroit où les hommes, les femmes et les enfants ne sont que des numéros. Mais voilà, il rencontre des comédiens qui vont lui permettre de saisir une opportunité : participer à des ateliers de théâtre. L’expérience plaît à Dominique, il se prend au jeu et finit par s’inscrire au Conservatoire de Liège. Il devient comédien et metteur en scène. Une pièce co-écrite avec d’autres migrants et la troupe théâtrale en question : « Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu ». La pièce connaît un grand succès et va se jouer en Belgique, en France, en Suisse. Il finit par quitter le centre de rétention, s’installe dans un appartement et écrit sa première pièce « Le Chef est Chef même en caleçon » qui retrace son parcours depuis l’Afrique jusqu’en Europe. Aujourd’hui Dominique continue ses activités journalistiques, il est critique de théâtre pour plusieurs quotidiens en ligne, en plus de MigranStory.

Comme Dominique, beaucoup d’autres migrants ont réussi leur parcours, d’autres n’attendent que cela. Parmi eux tous les corps de métiers sont représentés. Ce sont des êtres humains multiculturels, avec une richesse qu’il ne demande qu’à partager, à mélanger avec les autres. Plusieurs témoignages déjà en ligne sur MigranStory parlent d’eux-mêmes. Dans les différentes rubriques de MigranStory il y a : MigranFood, pour aller à la découverte de la cuisine d’ici et d’ailleurs ; MigranCulture, zoom sur les artistes, et ils sont nombreux !; MigranInterview, véritable échange à bâtons rompus ; MigranNews, un arrêt utile sur l’actualité ; MigranChildren, le monde vu et analysé par nos reporters juniors ; MigranLove, parce que l’amour des couples mixtes n’est pas toujours ce que l’on croit, ce n’est pas une course aux papiers facilement obtenus, c’est aussi et surtout une histoire de rencontre, une histoire d’amour.

Ce journal d’informations et d’analyses en ligne rédigé par des personnes en situation d’exil, prend le parti de raconter et faire découvrir positivement les parcours, les aspirations des « migrants » à travers des témoignages, récits, paroles, croisement des réflexions, des pratiques, des langages, en mettant plus de lumière sur ces héros qui déjouent la fatalité, fuient les « sales guerres ». En affichant une telle tonalité positive, affronter la question de la représentation à bras le corps, devient une évidence, une facilité, un atout nécessaire pour ouvrir les mentalités et les esprits. Pour reconsidérer le rejet du « migrant » et le transformer en bienvenue en entamant le processus d’apprentissage mutuel, d’apport culturel et intellectuel, de partage. Le site, qui a pour ambition de devenir une référence au niveau international, pose la question de notre responsabilité et propose des esquisses de solutions.

MigranStory explore de nouvelles manières de rendre visible les migrations, d’entendre la voix migrante avec l’envie de faire boule de neige. De toucher d’autres médias, d’autres sphères, d’autres politiques, en résumé, tout citoyen(ne) à part entière.

Loin d’être de l’idéalisme ambiant, c’est là que réside le véritable futur de l’Europe et d’ailleurs, à travers ces histoires incroyables, ces vécus, ces témoignages qui rapportent une réalité existante bien trop invisible aux yeux de certains.

Comme l’a si bien dit Alexandre Dumas dans le « Comte de Monte-Cristo » : « Ce n’est pas l’usage dis-je, que ces privilégiés des richesses perdent leur temps à des spéculations sociales, à des rêves philosophiques, faits tout au plus pour consoler ceux que le sort a déshérités des biens de la terre ».

Voilà, selon nous, la meilleure façon d’affronter les stéréotypes, la xénophobie, les nationalismes et le rôle que joue ou pourrait jouer l’UE. Cette dernière a d’ailleurs, la possibilité financière de contribuer à cette évolution qui ne peut qu’être bénéfique.

Nous terminerons par citer Jean-Christophe Rufin, médecin, écrivain et diplomate français, élu à l’Académie française en 2008, dont il devient alors le plus jeune membre ! Ancien président d’Action contre la faim, il a été ambassadeur de France au Sénégal et en Gambie : « Nous sommes humains parce que nous avons accès à ce qui n’existe pas. Cette richesse n’est pas donnée à tous, mais ceux qui cheminent jusqu’à ce continent invisible ne reviennent chargés de trésors qu’ils font partager à tous les autres ». (« Le grand cœur »).

Julia Garlito Y Romo
Co-Fondatrice & Co-Présidente
de MigranStory