Lorsque le vivre ensemble passe par une bonne tablée ! Rami SARHIL, un cuisinier pas comme les autres.

Par Julia Garlito Y Romo

Rami a une idée, et pas n’importe laquelle, un concept amusant et enrichissant.
Mais avant d’en arriver-là, sa vie n’a pas été un « long fleuve tranquille ».

Voici son histoire :

Né à Alep, en Syrie, Rami a une vie simple et confortable. Il est « Fils de patron », dit-il avec un certain sérieux pointé d’humour. Son père a, en effet, une entreprise « clé sur porte » et une usine de vêtements. Rami travaille sous les ordres du patriarche qui gère une équipe de 500 employés, dont 100 sont dirigés par lui-même. En dehors du travail, il a une passion : le basketball. Il joue depuis l’âge de dix ans, il est talentueux et fini par intégrer la plus grande équipe de basket d’Alep et pas des moindres, si non la meilleure : Al-Ittithad.

Mais voilà, un terrible drame va chambouler cette vie tranquille. Il a 22 ans lorsque la guerre civile éclate. Une guerre sanguinaire, longue, terrible. Alep devient la ville la plus dangereuse du monde. La situation est grave. La famille Sarhil discute l’éventualité d’un départ à l’étranger, avec l’argent qu’elle possède, le projet est réalisable. Contre toute attente, le père refuse le simple fait de quitter son pays. Il est chez lui, c’est sa terre, son peuple. C’est décidé, la famille reste. Avec leurs moyens, ils vont aider les autres, les personnes démunies et meurtries par les retombées et les conséquences de cette guerre meurtrière. Durant cinq ans, la famille Sarhil va vivre dans des conditions extrêmes, y compris la faim. Des 7 millions d’habitants que comptait la ville, il n’en reste plus que 2. Rami perd beaucoup de membres de sa famille, mais également de nombreux amis. Prenant son courage à deux mains, il devient bénévole pour aller chercher la nourriture en passant chaque jour par ledit « Chemin de la mort ». La famille est ruinée, elle n’a plus d’argent pour aider les autres, pas même pour eux. Rami essaie de trouver du travail. Avec le nom célèbre qu’il porte, ce devrait être plus simple.

Un voyage semé d’embûches

Simple n’est pas le mot qui convient… Pour des raisons qu’il préfère taire, il est mis sous pression, la situation s’empire et il devient évident de fuir. Sous menace de mort, contraint de quitter son pays. Le 13 avril 2015 à 8h du matin très précises, Rami va entreprendre un long voyage semé d’embuches et de danger (Une date, une heure, qui resteront à jamais gravés dans sa mémoire, raconte Rami). Il arrive au Liban et y reste quelques jours avant de rejoindre la Turquie.

A Mersin, il se retrouve avec sept autres personnes (dont son oncle) dans une chambre. La situation est intenable. Il prend alors le risque de partir seul et se rend à Bursa, une ville du Nord-Est de la Turquie pour y chercher du travail. Sans logement, il vit au bord de la route. Cette situation va durer un mois avant d’enfin être engagé comme éboueur. La joie est de courte durée, deux jours exactement. En effet, certains villageois se plaignent auprès du patron l’accusant d’utiliser les Syriens engagés dans ce secteur, ce qui était faux nous dit Rami. Bien que l’initiative part d’une base positive, il ne se sent pas à l’aise, est décidé de quitter son poste. Mais Rami a de la volonté, il persévère et se fait engager dans le milieu de la construction. Son maigre salaire, il l’envoi à ses parents, désormais dans le besoin. Dès lors, ne pouvant pas payer un logement, il continue à vivre dans la rue. Pris de pitié, son patron décide de le loger dans un bâtiment en cours de construction. Le jeune homme y séjourne un temps, mais la solitude, la peur et le froid ont raison de lui ; il préfère de loin … la rue ! Là, au moins, il rencontre des gens et se sent moins seul.
L’argent qu’il envoie, aide beaucoup ses parents qu’il a du mal à joindre : les communications téléphoniques sont difficiles à obtenir. Lorsque cela est possible, il les rassure, cache la réalité de sa situation de misère pour ne pas leur faire de la peine. Cinq mois vont s’écouler ainsi. En Turquie, il est en situation d’insécurité. C’est alors qu’il décide de quitter le pays pour trouver la paix.

En route vers le plat pays : une traversée périlleuse

C’est en compagnie de deux de ses cousins que Rami entreprend un deuxième voyage, cette fois-ci vers l’Europe, plus précisément, la Belgique. Une traversée périlleuse à travers toutes sortes de routes et de chemins, en passant par la mer et ses embarcations de fortune.

Une date va à nouveau marquer à jamais l’esprit du jeune Syrien, le 17 septembre 2015, lorsqu’il pose pour la première fois les pieds sur le sol du plat pays. Sa vie prend un tout autre tournant. Il a tout perdu. Il devient demandeur d’asile. Il passe par plusieurs centres, en Wallonie deux mois et un an en Flandres. Il rencontre de nombreuses personnes, dont des bénévoles, qui deviennent ses meilleurs amis, et le sont encore aujourd’hui.

Rami, le polyglotte

Déjà trilingue, de l’arabe au turc, en passant par l’anglais, Rami comprend que pour survivre en Belgique, il faut parler le français. Autodidacte, il l’apprend en un rien de temps, et va même jusqu’à avoir des notions de néerlandais. Dans les centres où ils passent, peu parlent la langue, avec toujours cette volonté d’aider les autres (une vocation qui lui vient de sa famille), mais aussi par plaisir, il devient l’interprète pour plusieurs d’entre eux.

Il trouve un travail d’intérimaire chez « New Laser » à Saint-Vith, dans la Province de Liège. Il s’occupe des commandes. Il obtient ses papiers en tant que réfugié politique, et s’installe en Wallonie. Il est accueilli à la municipalité de Comblain-au-Pont, dont il adore le paysage et retrouve un travail à Herve, dans le domaine industriel : la fabrication de pièces en plastiques. Il y reste jusqu’en 2018, date de la fin de son contrat.

C’est là que Rami commence à se poser des questions sur son futur. Ses diplômes et son permis de conduire syriens ne sont pas validés en Belgique. Il se perfectionne en français et passe son permis de conduire belge avec succès. Mais les questions le taraudent toujours. Il commence à écrire un genre de « feuille de route » où il couche sa vie, ses expériences et ses questionnements, notamment, le désir ou non de continuer à vivre en Belgique : son cœur et sa tête sont en Syrie, mais il ne peut y retourner. Pas encore.

« Manger chez Rami » : Pour remercier les Belges de l’avoir accueilli chez eux il créé un concept aux saveurs syriennes

 

La négativité et le manque de communication exaspèrent Rami. Comment faire pour que la solidarité, la vie en société, le vivre en paix à laquelle il aspire tellement, peuvent faire partie intégrante de la vie quotidienne ? Il se creuse la cervelle et finit par avoir une idée lumineuse. Il crée un concept : l’amitié et les rencontres autour d’une table, manger ensemble ! C’est décidé, il va inviter des personnes, parmi lesquelles des amis et plus tard des inconnus (au vu du succès de sa publication), à manger chez lui.

Il crée une page Facebook « Manger chez Rami » et il rédige une lettre ouverte dans laquelle il explique qu’il était habitué à manger en famille, que cela lui manque, qu’il est seul et qu’il aspire au « vivre ensemble » en toute solidarité, en mode multiculturel. Il invite qui le souhaite à venir manger chez lui, à partager sa table. Une fois terminé, il va se coucher.Quelle surprise au lever, de constater, en ouvrant sa page, des centaines de messages et de commentaires positifs sur son concept. Durant deux mois, ça devient la folie !

Aujourd’hui encore, Rami reçoit chez lui, à Liège, des personnes, peu importe le nombre. Toutes et tous font connaissances, dont certains deviennent des amis, parfois, des habitués. À chaque nouvel(le) invité(e), il offre un savon d’Alep en signe de bienvenu(e). (Rendez-vous sur sa page Facebook pour qui le souhaite).

« L’important, ce sont les valeurs humaines »

Chez lui, oui, mais aussi ailleurs : Rami prépare parfois des repas pour les sans-papiers, les sans-abris ou les migrants. Il ne lui reste parfois pas un seul euro en poche, mais il se sent utile et heureux comme ça. Il y trouve son équilibre : « L’amour est une valeur, pas l’argent ». « L’important, souligne-t-il, ce sont les valeurs humaines ».

Il sera au Festival de Liège, engagé par le théâtre, pour préparer les repas. En attendant, il s’est remis aux études, et suit actuellement une formation en restauration avec l’idée, pourquoi pas, d’ouvrir un service traiteur.

Pari réussi ?

« Une porte ouverte à tout le monde »

La chance d’être en Wallonie tout en étant fier d’être Syrien. Réussir c’est le sens qu’il donne à trouver la paix dans le respect des autres.

S’il fallait construire un nouveau monde, quel serait-il ?

« Une chaîne solidaire pour casser la peur »

La raison pour laquelle j’ouvre ma porte, c’est toujours et encore la communication. La communication pour casser la peur, se comprendre mutuellement avec nos différences culturelles. Si le peu que je fais réussi à convaincre et à créer une chaîne de solidarité, alors elle est là la clé pour la construction d’un nouveau monde.

Le mot de la fin ?

Une chanson : « Strong together » dont je suis l’auteur et l’interprète. Elle circule sur YouTube. Des paroles qui sont l’essence même de ma philosophie de vie.