Retranscription écrite de la vidéo

« Nous portons plainte pour absence de protection, surexposition des plus faibles, mépris, pendant la crise du coronavirus » 

Après des études de droit et une spécialisation en philosophie du droit, Me Véronique Dockx s’est consacrée exclusivement, en tant qu’avocate, durant quinze ans, à la défense des exilé(e)s. Depuis deux ans, elle explore un nouveau territoire, celui des arts vivants. A la recherche de formes et de formats hybrides, pluridisciplinaires, questionnant le droit, la justice, le rapport à soi et à l’autre, la place faite à l’accueil et à l’écoute de l’autre. MigranStory l’a rencontrée pour en savoir un peu plus sur la plainte lancée par plusieurs collectifs citoyens. 

MigranStory / Julia :  Vous avez décidé de porter plainte contre X parce que, dites-vous, les droits, les vies, la santé, l’intégrité physique des citoyens ont été mises en danger pendant la crise sanitaire du coronavirus.  Pouvez-vous, nous en dire un peu plus? 

Véronique Dockx: C’est une initiative collective citoyenne qui, en se faisant, en a rencontré d’autres, venant de différents collectifs. Ce qui était pour nous insupportable, c’est qu’il y avait un seul discours.  Un récit dominant, qu’on entendait partout et qui ne rencontrait absolument pas nos vécus; le vécu des personnes les plus vulnérables, les plus précarisées, les plus faibles de la société et qui pourtant étaient surexposées. C’est cette surexposition qui nous choquait, on avait vraiment à cœur d’opposer un autre récit, une autre narration des faits. L’idée pour moi, à la base, était de proposer à d’autres de se mettre autour de ce projet-là en n’étant pas avocat. Cela rentre aussi dans la réappropriation du droit. En effet, les gens se disent souvent: « je ne peux rien faire, je ne suis pas avocat », or le droit n’appartient pas aux avocats.  Il appartient à toutes et à tous !  Ce qui m’est vraiment cher aujourd’hui, c’est, non pas de dire, mais de faire comprendre, d’expérimenter ce qu’on peut en faire, et même ce que tout le monde peut en faire, ce que tout le monde serait bien avisé de faire de cette matière-là.  Le droit bouge en permanence en fonction de l’état de la société, c’est un matériau vivant, une fiction, un récit. On ne le dit malheureusement pas :  le droit est profondément politique. Il nous appartient à tous de s’y mettre, de le travailler, d’en prendre connaissance, de le développer.    

MigranStory/ Dominique: Vous dites qu’il s’agit de créer un rapport de force et de mettre la pression pour un changement de société, quand on observe par exemple le monde de l’entreprise, on est reparti sur le même paradigme: argent.  Votre démarche n’est-elle pas utopique ? 

VD: L’utopie, c’est quoi? Le droit, c’est quoi? Le droit est une fiction. On veut vivre dans une société, fabriquer telles ou telles règles ; vivre dans une autre société et en fabriquer d’autres. Évidemment, ce sont les politiciens qui fabriquent les règles, tout le lobby derrière aussi, les entreprises etc. On se retrouve finalement dans une société où les plus vulnérables, leurs positions, leurs droits ne sont plus représentés par les personnes justement chargées de créer les lois . C’est pour cela qu’il faut -et je le pense vraiment- rappeler ce cadre-là. Amener les gens à l’action, que toutes les composantes de la société soient réellement entendues ou en tout cas représentées à parts égales, ce qui n’est malheureusement pas le cas maintenant. C’est une façon de faire cela, une façon de dire que quelque part: « nous les petits, nous sommes là !  Nous avons payé un tribut plus lourd que les autres avec ce qui s’est passé, en terme d’absence de protection, de surexposition, et je suis désolée de le dire, en terme de mépris ! Quand on voit que les premières mesures dans le déconfinement étaient le kayak, le golf et l’équitation, alors qu’il y avait des familles à Anderlecht ou à Molembeek qui vivaient l’enfer !

On voudrait que cette plainte soit la plus inclusive possible. Les personnes âgées ont payé un lourd tribut, elles ont été surexposées, abandonnées alors que ce sont elles qu’il fallait protéger le plus.   Ce qui est absolument choquant, c’est le mépris pour tout un pan de la population. J’ai été extrêmement choquée de voir comment les sans-abris ont été traités. Certaines communes ont réquisitionné des hôtels, d’autres pas.   Je croisais régulièrement des personnes sans abri qui avaient soif, faim, qui ne savaient pas où aller, et qui étaient chassées par la police. Ce sont des choses qu’on ne peut pas accepter, moi je ne peux pas les accepter. Ça m’a valu d’ailleurs un PV, une sanction administrative, c’est une autre histoire (rires). C’est cela qu’on veut porter. C’est d’ailleurs ce que le collectif santé en lutte (qui est parmi les collectifs qui portent la plainte) souhaite également porter, celui du cas des soignants.  Il y a d’autres secteurs qui sont représentés dans la plainte: les personnes âgées, les handicapés, les sans-abris, les sans-papiers, ou les demandeurs d’asile. 

On a un gouvernement qui décide tout à fait illégalement de ne plus enregistrer les demandes d’asile ! C’est une obligation comme celle que nous avons de payer nos impôts, (ce qui est très bien, il faut payer les impôts pour pouvoir avoir des services publics qui fonctionnent pour tous), quand les institutions se permettent de violer la loi allègrement (et ce n’est pas un cas isolé), c’est là que je me permets de le souligner, alors que les autres ne sont pas logés dans la même enseigne, ce n’est pas juste. 

MigranStory / Dominique: Concrètement, comment cela va-t-il se passer pour le justifiable qui voudrait vous rejoindre ? 

VD: J’ai été touchée par ce qui avait été fait en France. Là-bas, il y a une culture du débat, une conscience politique plus développée qu’en Belgique. Il y avait un collectif qui incluait un écrivain, un collectif du secteur médical et un avocat militant. Ensemble, ils ont créé un outil complètement gratuit en ligne. Ils ont déposé une plainte avec constitution de partie civile et ont permis à toutes les personnes intéressées de se joindre à la plainte. Ils l’ont fait en mettant simplement en ligne la plainte avec des formulaires à télécharger, des notices explicatives (comment remplir le formulaire, déposer pour se joindre à la plainte). Je me disais que ce serait chouette d’en faire une petite sœur 

MigranStory/ Julia: Vous avez lancé des ateliers d’appropriation du droit des étrangers à destination des personnes en situation d’exil, demandeurs d’asiles, sans papiers, avez-vous le sentiment que vous êtes entendue, comprise, que cette matière-là, (le droit belge des étrangers) peut bouger, s’adapter? 

VD: Les lois sont devenues tellement complexes (en particulier en droit des étrangers) que le droit est méconnaissable. À moins d’appartenir à une certaine classe sociale, il faut, en effet, avoir déjà des compétences intellectuelles, des appuis d’ami(e)s avocat(e)s, car monsieur et madame tout le monde ne comprennent pas ça. C’est illisible, même les spécialistes ont du mal à s’y retrouver. Du fameux adage qui dit « nul n’est censé ignorer la loi », on arrive aujourd’hui à : « nul ne peut connaitre la loi », ce qui est inquiétant ! On voit que, en droit des étrangers, les personnes qui ont quand même un droit à être protégé ne le sont plus finalement. On se rend compte que les institutions qui sont chargées de protéger ce type de population vulnérable, qui ont subi des traumatismes, deviennent des machines à briser, des machines à exclure. Globalement, on voit que cette dérive va plus loin, maintenant on se permet de tirer à bout portant sur un enfant qui ne présente aucune menace ! On voit comment ce glissement est délétère, comment les prolongements qu’il entraîne sont extrêmement graves et dangereux. Face à cette instabilité du droit, cette confiscation du droit, j’ai été frustrée dans ma pratique professionnelle. C’est comme si je me trouvais dans un bateau qui coule et j’essayais d’écoper avec une cuillère à thé. Les reformes ont été telles que les délais sont réduits, rien que de pouvoir récupérer un dossier, c’est compliqué. On est appelé par des personnes dans des situations dramatiques alors tout a été déjà joué avant qu’on intervienne. Je pense que ce qu’il faut c’est plutôt d’aider toutes les personnes à connaître leurs droits ; c’est un gros problème parce que la plupart des personnes ne les connaissent pas, au contraire de ce qui est véhiculé dans les médias, mainstream et dans les déclarations des politiques. C’est un non recours au droit. Non! Les pauvres n’abusent pas du droit ! Au contraire, les pauvres, « c’est compliqué » et « c’est devenu tellement cher », on a les reformes du ministre de la justice qui a voulu réduire, (pour reprendre ces termes) la demande (rires) . Et donc pour lui comment la réduire ? Et bien, en réduisant l’offre, en empêchant une catégorie de personnes d’accéder à la justice. Et ça marche très bien, c’est redoutable, c’est intelligent !  Il y a une série de personnes qui ne savent plus accéder à la justice parce qu’ils n’ont plus les moyens financiers, intellectuels etc de le faire. C’est effectivement aussi les personnes les plus précarisées, les plus vulnérables. Quand on s’attaque aux droits fondamentaux des exilés, il ne faut pas perdre de vue que ce ne sont pas leurs droits fondamentaux, ce sont aussi les nôtres !!  Prenons par exemple l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme qui prescrit l’interdiction des traitements inhumains et dégradants, et l’interdiction de la torture :  quand on a un ministre qui déclare de « manière très tranquille » à la RTBF, « le problème est qu’il faut trouver comment contourner cet article, sinon c’est le chaos, on va être envahi », ce qui n’est pas vrai du tout ! Mais si on abolit cet article pour les « méchants » migrants, on l’abolit aussi pour nous. C’est une protection fondamentale qu’on s’enlève, en voulant l’enlever à l’autre. 

Pour revenir à votre question, oui pendant les ateliers d’appropriation de droit, il y a une chouette écoute, une demande des artistes de mieux comprendre ce que j’avais à cœur de montrer. Et avec le public des sans-papiers qui étaient là, c’était juste magnifique. Je ne m’attendais à être autant touchée, c’était hyper fort de voir des personnes (dont les droits ont été violés) reprendre possession, comprendre les mécanismes… Car, ce qu’on ne dit pas assez souvent dans les procédures d’asiles, il n’y a rien de juste… Vous ne pouvez pas demander à quelqu’un de respecter des règles qu’il ne connait pas ! En terme de langage, on ne peut pas exiger de l’autre qu’il parle notre langue, alors qu’on ne l’a lui a pas apprise. Les personnes qui sont déboutées de leur demande d’asile ne sont pas celles qui n’ont pas de droits, la plupart du temps, ce sont les personnes qui n’ont pas bénéficié de l’accompagnement nécessaire. On vient à nouveau à fabriquer les sans-papiers comme on fabrique les pauvres ! 

MigransStory : S’il fallait reconstruire un monde, comment serait-il ?

VD: Évidemment, il serait plus juste, plus ouvert, plus inclusif, plus respectueux de toutes les différences. 

MigranStory:  Le mot de la fin? 

VD: J’ai plein de souvenirs merveilleux des personnes que j’ai rencontrées, des gens extraordinaires. Le mot de la fin serait une seule solution: la régularisation, ce n’est pas assez ! Ce qu’il faut surtout c’est changer de paradigme, arrêter de les voir comme une menace, mais plutôt de le voir comme une chance, comme un cadeau.

 Interview vidéo retranscrite par Dominique Bela et Julia Garlito Y Romo