Voyage sur un petit bout d’Afrique authentique en Alsace avec Mastou Diallo, la maitresse de ce beau restaurant. Une femme à l’esprit chamarré. Un parcours parsemé de voyages et d’expérience que MigranStory va vous révéler :

Le local ou nous entrons est petit, coloré, décoré avec goût et sobriété. Rien que son nom déjà promet de belles surprises : « LITTLE AFRICA ». À peine passé le pas de la porte, le sentiment de bien-être est immédiat. Pour l’instant, seul un client est attablé. Il faut dire qu’il est encore un peu tôt. Devant lui, 4 couverts. Il sourit et nous salue d’un signe de tête. Le silence règne dans la pièce, si ce n’est la belle musique issue d’un autre continent qui berce l’atmosphère de douceur.

Mastou Diallo sort de sa cuisine, un sourire lumineux dessiné sur ses lèvres pulpeuses maquillées d’un rouge carmin assorti à son chandail. Un turban aux motifs africains enserre sa chevelure épaisse. Elle nous accueille chaleureusement. Elle irradie la bonne humeur et nous propose d’entrée un cocktail fait maison avec ou sans alcool.

« La passion pour tout bagage »

Mastou ne nous révèle pas le contenu de ses deux cocktails, mais nous les dégustons avec délice les yeux mi-clos. Un bon début pour ce qui va devenir un vrai festival pour nos papilles. Au menu, seulement trois plats principaux. La maîtresse de maison nous explique que tout est artisanal et que se concentrer sur quelques plats permet d’y consacrer tout son talent et son amour pour la préparation de ces mets, basés sur la gastronomie d’Afrique de l’Ouest. Une cuisine revisitée nous confie Mastou, à la fois exotique, copieuse, et très abordable, ajoute-elle avec un clignement des cils. Un voyage gustatif au sein du Sénégal, de la Guinée, de la Côte d’Ivoire et même du Cameroun !

Les clients commencent à arriver. L’homme seul est maintenant accompagné par 3 collègues. D’autres d’installent aux tables voisines. Mastou nous laisse choisir tranquillement non sans nous avoir au préalable conseillé. Dans l’attente, nous entamons un assortiment de beignets (crevettes, acras et morue) et des samoussas légumes et viande. La sensation que plus rien n’existe autour de nous aurait pris le dessus, si nous n’avions pas eu envie d’en savoir plus sur notre hôte !

Entre deux services, elle s’assoit à notre table, pour notre plus grand plaisir :

Mastou Diallo est né à Dakar, au Sénégal. D’origine Peule, nous précise-t-elle. Cela fait 6 ans qu’elle a ouvert ce petit restaurant à Strasbourg après avoir travaillé durant 15 ans dans le tourisme. Il n’y a pas un coin de la planète qui lui soit inconnu. Le Maroc, la Chine, la Tunisie, l’Europe entière et j’en passe, notre belle sénégalaise a fait le tour du monde. La plupart des objets qui orne le restaurant, sont, d’ailleurs, des souvenirs qu’elle a rapporté de ses nombreux voyages.

Mais commençons par le début :

« La ville lumière »

C’est très jeune, en 1979, que Mastou débarque à Paris pour y faire des études de tourisme. Après ses études, elle commence à travailler pour « Air Gabon », toujours dans la ville lumière. Puis, organise des voyages pour un tour opérateur parisien « Voyageurs du Monde ». Après quelques années ainsi, la France « la lasse ». C’est alors que les paroles que lui a inculqués son père résonnent en elle : « si tu t’éloignes d’elle, il faudra un jour que tu y reviennes : il faut toujours retourner en Afrique pour aider au développement ». Fort de son expérience dans le milieu touristique, c’est en 1996 qu’elle prend la décision d’y retourner justement, plus précisément à Abidjan, en Côte d’Ivoire.

« Le rêve au pays du bonheur »

En effet, le tourisme n’y est pas encore développé et Mastou ouvre sa propre agence : « Les voyageurs réunis ». Le choix du nom n’est pas anodin, à l’image de son restaurant aujourd’hui, le concept de réunir les gens lui plaît. Et elle cartonne ! Mastou Diallo fait littéralement fortune. Son chiffre d’affaire explose. Non seulement, elle réalise un travail qu’elle adore plus que tout, mais sa vie est plus qu’aisée. Sur place, elle représente « Air Chine ». Imaginez le nombre de touristes que cela représente ! Et pour couronner le tout, elle y fait la rencontre de son mari ingénieur, il construit des logements sociaux. Elle met au monde 2 filles.

C’est le bonheur absolu et l’aventure dure 6 ans.

« Nous ne sommes pas toujours maître de notre destin »

Mais voilà que la guerre éclate en Côte d’Ivoire. Mastou est obligée de fuir le conflit avec sa famille. Elle est ruinée. Son mari n’est pas très chaud à l’idée d’aller en France. Comme il est d’origine germano-slovène, le compromis est Strasbourg. C’est la France mais à la frontière allemande. Ils y débarquent en catastrophe. Pour Mastou, c’est plus simple, comme son grand-père était d’origine française, elle a aussi la nationalité, ce qui va grandement lui faciliter les choses. En Côte d’Ivoire, elle était Guinéenne.

Cependant, la rupture d’avec l’Afrique est très douloureuse pour Mastou. « Ce que l’on peut réaliser en Afrique en un rien de temps, est très différent, voir impensable en Europe » confie-t-elle.

Nous sommes passionnés par son histoire au point d’avoir presque oublié que nous étions aussi là pour déguster les plats de la belle africaine. Le Poulet braisé mafé (pâte d’arachides), riz, banane plantain, salade et le poisson entier braisé (bar frais) yassa (réduction d’oignons, marinés au citron vert), Attiéké (semoule de manioc), également accompagné de banane plantain et salade, arrivent sur notre table et nous font littéralement saliver. Les parfums s’emparent de nos narines tels les fragrances de terres lointaines… Comment ne pas créer des liens entre ses convives avec une telle proposition ? Les saveurs du Monde pour se lier d’amitié, quoi de plus merveilleux comme concept ?

« Nouveau pays, nouvelle vie. La reine des idées »

Après deux mois à Strasbourg, Mastou a déjà retrouvé ses marques. Rester sans rien faire, ce n’est pas dans ses habitudes. La voilà donc en train de gérer, non pas une, mais 3 agences de voyages ! Elles appartiennent à la mutuelle des étudiants. Elle renoue avec les pays du Monde en les faisant découvrir à ces jeunes étudiants avides de nouveautés et d’aventures ! L’expérience durera deux ans… Deux ans seulement, car Mastou, loin d’être à court d’idée, en une bien bonne : elle crée à nouveau sa propre agence : « Destination du Monde ». Et pour se faire, elle invente un concept pour le moins judicieux : faire payer les voyages en quatre fois ! Et ça marche ! Le succès ne se fait pas attendre.

Mais, comme chacun le sait, la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Et si la modernité a ses bons côtés, cette fois-ci, pour Mastou, ce ne sera pas le cas. En pour cause, Internet débarque… fini les agences de voyages. Les touristes réservent par eux-mêmes. C’est la fin du business, Mastou n’a d’autre choix que de fermer boutique, le chômage s’insurge dans sa vie. Après deux ans de ce régime, Mastou s’ennuie terriblement. Elle se lève un jour avec une nouvelle idée en tête. Créer un réseau africain pour l’impulsion de l’entreprenariat. C’est ainsi qu’elle bâtit l’association : « RAIE ». Une entreprise qu’elle a laissée depuis, mais qui existe toujours, souligne Mastou. Elle est membre du Bureau.

Le concept de RAIE ? Des stages pour des jeunes qui ont du mal à trouver du travail. Elle pousse les jeunes à entreprendre, à se lancer. « La vie est incroyable, il faut croire en elle ».

« La vie est faite de rencontres et de belles surprises »

« Lorsque j’ai débarqué à Strasbourg, nous raconte Mastou, Lionel Jospin venait de se faire évincer par Marine Le Pen. C’est là que j’ai pris la décision de me lancer dans la politique. Je ne pouvais pas rester les bras croisés. J’ai donc fait campagne et me suis présentée aux élections en tant que Conseillère générale à Brumath, avec ce slogan : « L’Alsace en couleurs ». J’ai obtenu de 15 à 17% dans certains endroits en faisant ma propre campagne. Tout ce que l’on fait dans la vie, finit par se voir. C’était une belle expérience pour moi. La vie est faite de rencontres et de belles surprises. C’est ainsi qu’après cela, j’ai pris la décision, il y a 6 ans, d’ouvrir « Little Africa ». Et malgré les charges très élevées, je m’en sors assez bien.

« Au diable les préjugés sur la cuisine africaine, les délices épicés s’invitent à votre table »

Après ce bon repas, Mastou nous avoue que parfois les gens ont des préjugés sur la cuisine africaine, mais après une visite dans son établissement elle est heureuse d’entendre leurs commentaires à la fois « agréablement surpris et ravis ». La plus grande récompense est de les revoir , accompagnés de nouvelles personnes.

Alors que nous sommes repus, notre tenancière nous suggère un dessert, la surprise du Chef : nous n’allons pas nous en repentir, assure-t-elle. Tentation, quand tu nous tiens !… Que dire de plus si non de vous laisser le loisir de le découvrir en vous invitant à vous de rendre sur place ? M’est avis que vous n’allez pas le regretter…

Julia Garlito Y Romo – MigranStory : Pensez-vous, aujourd’hui, avoir réussi ?

Mastou Diallo : Non. Parce que justement, ses pieds-là (Mastou nous désigne les siens) me démangent. Je souhaite créer un autre concept, celui de voyages solidaires. Je compte le démarrer d’abord pour le Sénégal, en assistant à des projets de développement. C’est plus simple de vivre en Afrique, ne fusse que pour la qualité de vie humaine que l’on y trouve. Cette façon qu’ils ont d’échanger ; la solidarité. Si dans un village d’Afrique, il n’y a qu’un seul coq, tout le village veut le tuer pour vous le donner. Ici, par contre, il n’y a que des pierres. C’est beau, mais juste les regarder n’avance à rien.

Pour ma part, je continue à lutter pour les causes justes. Par exemple, manifester contre l’esclavage qui existe encore aujourd’hui, au XXI siècle, en Lybie. Je me bats contre le massacre du peuple au Mali. Je suis très engagée.

JG – MigranStory : S’il fallait construire un monde aujourd’hui, comment serait-il pour vous ?

MD : Un monde de partage, sans la notion d’origine. Le troc a toujours existé, sans rivalité des revenus. Je suis pour un monde d’équité, d’aide aux plus démunis, pour l’échange.

« La joie de vivre »

JG – MigranStory : Le mot de la fin ?

MD : On peut vous prendre votre voiture ou votre maison, jamais les souvenirs que nous avons, ni les images. Garder la joie de vivre.

En ces temps de confinement, le restaurant « Little Africa » est malheureusement fermé. Mastou, cependant, ne baisse nullement les bras. Elle a des idées plein la tête.
En attendant, les plats sont à emporter.

 

Interview réalisée par Julia Garlito Y Romo