Jean ZIEGLER, auteur, homme politique, altermondialiste, vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme à l’ONU, interviewé en audio par MigranStory, dans un entretien mené par Julia Garlito Y Romo et Dominique Bela :

Son témoignage sur les horreurs dans les camps, notamment celui de Lesbos (à lire dans son dernier ouvrage : « Lesbos, la honte de l’Europe »), résonne dans cette interview audio à MigranStory, avec cet autre regard, porté à travers celui des migrants : une lueur de beauté, de partage, de solidarité et d’humanisme qui l’ont profondément marqué. Voici quelques extraits émouvants:

« La solidarité dans cet enfer est formidable. Tant au niveau religieux qu’ethnique. Syriens, Irakiens, Yéménites, Chiites, Sunnites, Chrétiens et bien d’autres, s’entraident comme il peuvent. Il n’y a aucun conflit interethnique, religieux ou d’agressivité mutuelle entre eux (ça peut arriver, bien sûr, mais c’est une grande, grande, grande exception).

L’essentiel, et ce qui me frappe, c’est cette grande entraide mutuelle : ce partage de la nourriture, du peu d’eau qu’ils ont et, surtout, ce dialogue permanent, cette résilience organisée et collective parmi les hommes, les femmes et les enfants, malgré les cultures, les religions ou encore les confessions qu’on pourrait croire antagonistes.

« Or, il se trouve que c’est la solidarité, la complémentarité et la réciprocité gouvernante qui marque ».

« D’ailleurs j’en parle dans mon dernier livre « Lesbos, la honte de l’Europe », ce que j’ai vu dans les camps est frappant. Par exemple cette jeune femme afghane qui fait des galettes typiques de son pays avec la farine distribuée aux habitants du camp, et les offre, non pas particulièrement à sa famille et les amis autour d’elle, mais à tout le monde. Elle a ainsi créé une boulangerie universelle. Une distribution généreuse remarquable, sans aucune contrepartie, sans préférence aucune. ».

« Un autre exemple, est le partage de l’eau. Un homme boit (bien sûr, sinon il ne pourrait plus vivre) et puis il en garde, exprès, une partie pour son voisin, ou celui ou celle qu’il croise sur son chemin. Une solidarité partagée avec générosité ».

« L’important pour ces hommes et ces femmes, loin d’être les conflits dérivés des temps ancestraux, c’est de pouvoir survivre en toute dignité dans l’absolu partage ».

« La migration est source d’enrichissement ».

« Un migrant n’est pas un homme nu et squelettique, c’est un homme nourrit de sa culture, de sa tradition, de sa foi, et de toute sa richesse humaine qu’il porte en lui et qu’il apporte à l’autre ».

« Il faut que le migrant (homme ou femme) soit reçu comme quelqu’un qui fait bénéficier de sa force de travail, de création, sa force intellectuelle, ainsi que son bagage culturel. Un ensemble qu’il amène avec lui, et dont bénéficie évidemment la société d’accueil. Il faut se montrer reconnaissant, au moins par simple décence en accordant à ce migrant, accueil, plénitude des droits et un statut humain convenable ».

« Le métissage est une ouverture au monde, à la différenciation, à la complémentarité… Le métissage est certainement l’avenir d’un monde qui aura vaincu le racisme, vaincu la guerre et le conflit, la stupidité du colonialisme, de l’arrogance, ethnique ou de supériorité chez les uns et les autres. Mon espoir est que le métissage soit l’avenir des sociétés et que cela se fasse dans la paix, la gratitude et la reconnaissance mutuelle envers chaque migrant qui apporte ce qui nous manque ».