Question:Tu étais journaliste au Cameroun – une activité qui t’a d’ailleurs poussée à partir vu les risques auxquels l’exercice de ce métier t’exposaient dans le contexte politique du pays – et c’est, je crois, via une rencontre avec le Nimis Groupe au centre d’accueil de Bierset que tu t’es mis à faire du théâtre. A ce moment-là, t’imaginais-tu continuer à faire du théâtre plus que quelques jours, quelques mois? Enchainer avec un second spectacle ? Un troisième ?

Dominique Bela: Oui en effet, j’étais journaliste au Cameroun. J’ai travaillé pendant une quinzaine d’années comme reporter de quelques  journaux locaux , je suis parmi les pionniers de la télévision privée TV MAX. J’ai par ailleurs été correspondant des médias internationaux  CNN, la Lettre du Continent, Voice of Africa, Africa Initiatives…Une carrière professionnelle dense émmaillée cependant par des arrestations, interpellations de toutes sortes, condamnation à une peine d’emprisonnement jusqu’à mon départ du Cameroun.

J’arrive au théâtre par effraction, un accident, presqu’une envie d’échapper  à l’ennui, de m’évader du  centre des demandeurs d’asile. Une rencontre avec des comédiens sortis du conservatoire royal de Liège et certains issus d’une école de théâtre en France un après midi d’automne 2013. Je ne croyais pas que ça irait si loin. Je me souviendrai toujours du jour de l’examen d’entrée au conservatoire royal de Liège. Tous les candidats étaient morts de peur, moi au contraire, j’étais fou de joie. Pour l’anecdote, j’ai demandé pendant l’examen à mon jury d’applaudir alors que je chantais une berceuse du pays Eton hahahahaha. 6 ans plus tard, je suis devenu l’homme que je suis, comédien. C’est une réussite, je m’en félicite. Le chemin a été long, difficile. Il m’arrivait parfois de dormir le ventre vide et retourner à l’école le lendemain…C’est la vie. Oui j’ai écris mon premier spectacle « le Chef est chef même en caleçon » et je le joue depuis l’année dernière. Il est très bien accueilli partout en France et ici en Belgique. J’espère pouvoir le jouer dans les centres fermés, les centres ouverts pour demandeurs d’asile, les écoles, les théâtres, dans le plus grand nombre de lieux possible . J’ai commencé la rédaction d’un second spectacle qui va traiter du bruit et du silence. Je ne peux pas en dire plus pour l’instant…

Question: En quoi il y a t’il des ressemblances ou des différences entre le fait de diffuser une information vers un public en tant que journaliste ou de raconter une histoire, de dévoiler une réalité sur les planches en tant qu’acteur ?

Dominique Bela :Je partirai d’une anecdote pour répondre à votre question. Nous présentions une étape de travail du spectacle « ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu au conservatoire royal de Liège. A la fin de la représentation, une étudiante pour s’émouvoir de la situation des demandeurs d’asile dans les centres,  se jette sur moi. Elle pleure . La scène dure 2 minutes. En 15 ans de pratique du journalisme, je n’ai pas vu ça , pas eu un tel retour. Pourtant, Dieu sait que j’ai essayé. Le théâtre qui m’habite est celui de la réalité. celui qui prend par les tripes. Je ne suis pas partisan d’un théâtre du divertissement. Mon théâtre est d’utilité publique, d’éveil citoyen, de watchdog de notre société, rôles traditionnellement dévolus aux journalistes. 

Question :Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu du Nimis Groupe était une pièce collective, là avec Le Chef est chef, même en caleçon, tu es seul sur scène. Cela doit impliquer une toute autre dynamique ? Tout le spectacle repose sur tes épaules ?

Dominique Bela: J’ai écrit certes seul le texte. C’est une oeuvre autobiographique, la mise en scène, la direction d’acteur, l’esthétique lumière et son sont un travail collectif. J’ai au départ travaillé avec Romain David (Raoul Collectif) dans la phase lecture, et Charlotte Brancourt  à la direction d’acteur qui est devenue par la suite, le metteur en scène du spectacle . Au niveau du jeu, mon travail d’acteur est justement de soigner les coutures; nous sommes une famille, il est bientôt minuit,  grand-père nous raconte une histoire avant d’aller au lit…

Question: Tu es seul sur scène mais tu n’as pas été seul au niveau de la préparation du spectacle, tu as travaillé entre autre avec une metteuse en scène, peux-tu parler de ces collaborations en amont de la première, de la genèse du projet ?

Dominique Bela :Le projet naît d’une rencontre avec un directeur d’un théâtre bruxellois à Avignon. L’histoire n’était pas facile à raconter. Ce sont des choses parfois très personnelles. Il m’arrive à certains endroits du spectacle de craquer, parfois de temps en temps lors d’une répétition. 

Question:Quand on voit le spectacle, il est évident que l’humour y tient une place très importante, que l’humour te permet entre autre de nous tendre une sorte de miroir à nous les spectateurs belges, blancs, de l’assistance, de te moquer de nous comme tu te moques aussi de toi-même ?

L’humour te permet aussi de faire entendre plus facilement des réalités dures, sérieuses, pas drôles du tout…

Dominique Bela :C’est une pièce  très forte et touchante. On ressent cette urgence de dire et de témoigner, l’utilisation de  l’humour  me permets de prendre de la distance. C’est une écriture qui n’est pas complaisante et cela fait du bien