« Notre musée est dans la culpabilité d’avoir participé à la diffusion des stéréotypes à la base du racisme. Nous avons admis nos fautes et changé le message »

Entretien vérité avec le directeur général du Royal Museum for Central Africa, Guido Gryseels, qui se félicite des avancées en Belgique dans la lutte contre le racisme et parle de la restitution et du processus de dialogue avec des musées africains. 

MigranStory/ Dominique Bela: Depuis plusieurs années, les musées européens exposant les prises coloniales sont en porte-à-faux avec les communautés afro-descendantes qui remettent en question la légitimité de leurs possessions culturelles acquises dans des conditions décriées. Que leur répondez-vous? 

Guido Gryseels: Je suis tout à fait d’accord, ce n’est pas normal que 90% du patrimoine culturel africain se trouve en Europe. Beaucoup de ces collections ont été acquises dans des situations « d’échanges inégaux » parfois même pris pendant des campagnes militaires, de pillage… Nous sommes tout à fait conscients que ce n’est pas une situation normale, l’origine de nos collections est parfois très douteuse. Je ne veux pas généraliser, mais c’est le cas pour certaines de nos collections. 

Notre musée a une attitude et une politique très ouvertes, transparentes. Nous sommes dans le dialogue avec les musées africains, notamment au Congo et au Rwanda. Il y a quelque mois, j’ai transmis personnellement une clé USB contenant une copie de toutes nos collections rwandaises au directeur général du Musée rwandais pour faciliter le dialogue et la restitution. 

On est ouvert à une restitution physique si il y a une demande formelle. Nous le sommes d’ailleurs aussi pour organiser des expositions temporaires, conjointes, itinérantes. En avril dernier, nous avions prévu un atelier à Kigali avec le Musée national du Rwanda sur la rénovation de leur musée et l’utilisation des collections que nous avons ici en Belgique. Le but d’avoir remis cette clé USB était de préparer cet atelier. Suite au coronavirus, on a dû remettre cette conférence à plus tard; elle aura lieu avant la fin de cette année. 

Même chose avec le Congo, nous sommes dans une démarche de dialogue, nous très ouverts et transparents. J’ai participé il y a un an à Kinshasa, à une conférence sur la restitution des biens culturels congolais. Ils ne sont pas en faveur d’un retour immédiat, mais nous avons déjà donné des copies de tous nos films ainsi que de nos photos. D’ailleurs, une partie de nos collections est déjà disponible online. La semaine prochaine, se tiendra une conférence sur le patrimoine culturel au profit des acteurs congolais. Nous établirons par la suite, un dialogue pour déterminer ce qu’ils aimeraient bien voir retourner chez eux, comment voient-ils les choses ; comment pouvons-nous travailler ensemble. Par ailleurs, nous avons un programme très actif pour le renforcement des capacités des nationaux. L’année dernière, nous avions dispensé un grand cours à Kinshasa sur la restauration et la gestion des objets ethnographiques avec l’académie des beaux-arts et les musées nationaux du Congo. Pour nous, la discussion sur la restitution est surtout un processus de dialogue et d’échanges d’expériences. Nous sommes tout à fait constructifs dans ce débat. 

MigranStory/ Julia Garlito Y Romo: Quel est le regard que vous, en tant citoyen belge, jetez-vous sur l’actualité en cours relative à la destruction des monuments dits coloniaux, dans les rues de Bruxelles? 

GG. Je pense que les effets de la colonisation, en particulier le racisme, sont encore très proéminents dans la société belge et la première chose que je dois faire c’est un mea culpa :  admettre notre responsabilité dans les attitudes qui ont été développées dans le passé. Notre musée a fonctionné pendant plus de 80 ans comme un musée colonial. Notre exposition permanente n’a plus changé depuis notre réouverture, il y a deux ans. Dans le passé, notre exposition permanente donnait encore la vision de la Belgique sur l’Afrique des années 50, avant les indépendances. Pour beaucoup, nous étions encore le dernier musée colonial et j’avoue aussi que pendant de nombreuses années, un tiers des belges ont eu leur rencontre avec l’Afrique dans notre musée; ont lu une histoire, des messages, qui exprimaient la supériorité blanche sur les cultures africaines. Notre musée lui-même ressent une culpabilité d’avoir participé à la diffusion des stéréotypes, des connaissances qui sont à la base du racisme. La première chose qu’on a dû faire, c’est d’admettre qu’on a fait des fautes, changer le message et changer l’institution. C’est un changement d’esprit qui va beaucoup plus loin que la rénovation de musée; la façon dont nous travaillons avec les diasporas africaines nous permet d’étudier nos collections sous un nouveau jour. Nous sommes maintenant plus ouverts, avec un nouveau programme de scientifiques en résidence. On invite des scientifiques africains à venir en Belgique pour étudier nos collections, pour se les réapproprier. Il s’agit d’un processus de changement. Nous sommes, aujourd’hui, entièrement solidaires avec le mouvement de blacks live Matter. Nous l’avons d’ailleurs exprimé sur nos médias sociaux ainsi que notre site web.  Nous voyons très clairement qu’il y a un lien entre le colonialisme et le racisme. 

C’est pour cela que, depuis quelques années, nous sommes en faveur de l’inscription de l’éducation sur l’histoire coloniale au programme des écoles secondaires en Belgique. Je pense que cela est primordial ! 

Ces dernières années, la Belgique a montré, à certains moments, son souhait de vouloir faire quelque chose concernant ce passé colonial ainsi que sur le racisme, mais, à chaque fois, après quelques mois, plus rien ne se passait ; aucun suivi n’était donné aux actions.  Cette fois, on réalise que c’est sérieux ! Le parlement belge a déjà décidé d’établir une commission d’enquête sur le passé colonial et son histoire. On examine l’idée ou non d’organiser des conseils; si oui ou non la Belgique doit exprimer ses excuses. 

Le parlement vient de passer de nouvelles lois sur le racisme pour prendre des mesures judiciaires contre ceux qui refusent de louer leurs appartements à des gens parce qu’ils ont une couleur différente. Le parlement a aussi adopté une résolution pour que l’histoire coloniale soit une partie du curriculum des écoles secondaires. Ce qui veut dire qu’on avance quand même ! Je suis assez optimiste pour le futur pour que plus jamais il n’y ait une situation comme celle du passé. 

 MigranStory/DB: Sophie Djigo, une philosophe de terrain dit que pour être migrant, il faut une ouverture d’esprit, un appétit d’ailleurs, ceci pour casser les stéréotypes qui les associent à la crise, à la fatalité. Que pensez-vous de cette assertion? 

GG: Le migrant, c’est notre futur ! C’est la base de notre économie, de notre culture. Ici, dans les salles du musée, lors de nos séances éducatives, nous parlons de l’énorme impact que l’Afrique a eu sur les cultures.  Nous pensons, notamment, à la musique (blues, rock and roll, gospel, rap music). Les migrants apportent quelque chose de nouveau, un esprit entrepreneur, un esprit intellectuel, culturel. La migration est une richesse pour les sociétés, j’en suis convaincu.  

MigranStory/JGYR: S’il fallait construire un monde, comment serait-il pour vous? 

GG: Je rêve d’un monde où tout le monde travaille ensemble ; où on n’est pas divisé par couleur, la culture ou l’idéologie. Un monde dans lequel nous travaillons ensemble pour le rendre meilleur. 

MigranStory/ DB:  Le mot de la fin? 

GG: Je vais dire quelque chose de particulier sur la Belgique. Nous sommes souvent critiqués, notamment par certains journalistes qui se demandent pourquoi cela a-t-il pris tant de temps pour parler de ce passé colonial; pourquoi si peu de mesures ont été prises sur le racisme. Je plaide pour un peu de patience, ce n’est pas si récent que la Belgique est devenue une société multiculturelle, à la différence de la France, de l’Angleterre ou de la Hollande. La Belgique n’a jamais accepté de donner des visas à des habitants du Congo, du Rwanda et du Burundi, durant les colonies. Il y a 20, voire 25 ans, il y avait à peu près, 20.000 migrants en provenance de l’Afrique ici en Belgique.  La Belgique est restée (beaucoup plus longtemps que les autres pays) une société blanche. Aujourd’hui, il y a 250.000 belges d’origines africaines.  C’est une société qui est beaucoup plus présente, elle pose des questions… On fait des efforts. 

La Belgique doit s’habituer à cette société multiculturelle, à voir cette nouvelle génération qui participe entièrement dans des organes de décision. Je suis très optimiste pour le futur. 

Tout le monde est d’accord sur le fait que la migration est un ajout à la société. On a des parlementaires qui sont d’origine issue de la migration. Dans le monde culturel, il y a des gens de la migration, aussi bien des intellectuels que des historiens, par exemple.  La Belgique a pris un peu de retard, certes, mais je plaide pour un peu de patience. On va y arriver.  En même temps, je ne vais quand même pas dire que la France, l’Angleterre, la Hollande sont des modèles (rires). 

Entretien mené par Dominique Bela et Julia Garlito Y Romo

(Retranscription vidéo)