« On pourrait me donner tout l’argent que je veux, je ne retournerai pas vivre en Afrique. Mon pays, c’est la France ». 

Entretien avec Gaspard Njock, illustrateur d’origine camerounaise qui vit entre Paris et l’Italie. Il a réalisé à l’aquarelle « Voyage sans retour » (*), une Bande Dessinée entre le documentaire et la fiction très poignante sur le drame des migrations voulues et non voulues. Une histoire que MigranStory vous invite à découvrir, un destin parmi des milliers d’autres similaires, ceux des migrants en route vers les rêves de l’Europe, passant du fantasme à la tragédie, mais également une note d’espoir. En attendant, nous vous racontons notre rencontre avec l’auteur: 

MigranStory: Pourquoi avez-vous choisi de quitter votre terre natale, le Cameroun ? Et dans quelles circonstances, êtes-vous arrivé en France ?

Gaspard Njock: C’est grâce à une bourse que je me suis rendu en Italie en 2008 pour étudier la bande dessinée. Si je ne l’avais pas obtenu j’aurais cependant quitté le Cameroun autrement.  Je l’explique très souvent aux gens : comme dans mon pays, on est éduqué avec le système français, naturellement on est projeté à l’extérieur. On ne m’a pas appris à aimer le Cameroun mais plutôt la France. 

 Conséquence, après mon bac, je me retrouve comme un exilé dans mon propre pays, en tout cas au niveau culturel parce que je n’ai pas « l’esprit culturel camerounais » pour me confronter aux difficultés de mon pays. 

C’est assez paradoxal, les gens ne comprennent pas, c’est alors que je leur pose la question suivante : pourquoi ne vous demandez-vous pas la raison pour laquelle un Massaï ou un Pygmée ne migre pas ? Ce n’est pas qu’il est mieux qu’un autre, c’est juste qu’il a la culture pour pouvoir vivre dans son écosystème, de s’y développer. Et ça c’est la force, car tout ce qu’on développe dans sa propre culture, permet de vivre dans son pays. Or moi, j’avais la culture française et donc celle pour me permettre de vivre en France. 

Comme je l’ai expliqué, je me sentais exilé au Cameroun, et je décide de demander une bourse d’étude pour me rendre en Occident et avant d’arriver en France, je passe par l’Italie. Après Rome, j’arrive à Paris. La France c’est le pays où je me sens le mieux. Je me sens chez moi alors que je ne l’ai pas choisi, non, c’est parce qu’on m’a appris culturellement à aimer ce pays. D’ailleurs, mes références littéraires, artistiques, ou du point de vue audiovisuel, sont françaises. Si le système de l’éducation nationale du Cameroun met l’accent sur la culture française, moi en tant que jeune africain, je suis comme le tournesol tourné vers le soleil, en l’occurrence pour moi, ça a été de me tourner vers l’Occident. Je n’ai pas la même culture ni la même force qu’un Massaï ou qu’un Pygmée. Ce qui fait qu’à partir du moment où les difficultés ont commencé, j’ai naturellement regardé ailleurs. 

MS: Est-ce que cette faiblesse ne peut pas être une richesse, une force ? 

GN: C’est une richesse à double tranchant. Car pour nous jeunes africains, en tout cas pour moi, malgré les dangers de la Méditerranée, du désert, cela ne les dissuade pas de les affronter. 

Ce n’est pas notre culture ni même la pauvreté qui fait que nous partons. Un Massaï ne vit pas bien et pourtant il ne laisse pas sa forêt pour vivre en ville. Ce qui n’est pas le cas d’un Camerounais qui vit à Douala, par exemple. 

Ce n’est pas mauvais en soi, nous sommes projetés qu’on le veuille ou non vers l’Occident. Je répète, ce n’est pas une question d’argent. On pourrait me donner tout l’argent que je veux, je ne retournerai pas vivre en Afrique. Mon pays, c’est la France.  Je ne veux pas limiter ma question humaine sur des aspects économiques.  La culture a un sens. Pour moi, il faudrait résoudre ce problème, or nous savons que ça prend du temps, que les politiques ne sont pas sur du long terme. 

Ils n’en ont pas la capacité, et même si on leur donne de l’argent, ça ne résoudra pas le problème. On le voit d’ailleurs à Douala, peu importe s’ils y construisent une maison, ils attendent le jour où ils pourront quitter le pays pour l’Occident.  Ils ne se projettent pas sur le long terme. Ceux qui restent, n’ont pas le choix.  Ils ne peuvent pas faire autrement.  En tout cas, aucune personne de ma génération ne le fait. On nous a présenté l’Occident comme l’endroit où nous pourrons nous réaliser. 

MS: Avez-vous rencontré des difficultés particulières à votre arrivée en France? Si oui, lesquelles ?

GN: Je viens d’une famille catholique, je me suis retrouvé dans une famille de communistes, lorsque je suis arrivé en Italie, c’est mon premier choc culturel. Quelques années plus tard, lorsque je me retrouve à Paris, je suis un bon petit français, la culture qu’on m’avait enseigné à travers l’histoire de la France aidant. 

On a donc préparé le Camerounais à pouvoir s’adapter, à être un bon Français. Et Paris, c’est la ville où je me sens le mieux. J’y ai mes repères. Lorsque je me suis promené dans les rues, j’ai vue celle qui portait le nom de Jean Aicard, poète, romancier et dramaturge français, ça m’a tout de suite transporté. Quel Camerounais ne connaît pas Jean Aicard ? Je me suis arrêté dans cette rue et ça m’a transporté vers mon enfance pendant quelques minutes. Et c’est ce que je dis aux gens, la première fois que je suis venu à Paris, c’était pouvoir revivre mon enfance, vivre là où je devais être, là d’où vient ma culture. Je sais que mes racines sont celles du Cameroun, mais on ne m’a pas appris à aimer ce pays-là. 

MS: S’il fallait construire un monde, comment serait-il d’après vous?

GN: Apprendre aux gens à s’aimer eux-mêmes. L’amour, c’est la première chose que l’on doit apprendre.

MS : Le mot de la fin?

GN: Je vais citer un humaniste du XVIème siècle qui s’appelle Aldo Manuzio qui disait : « Si dans les mains des hommes, il y eût des livres, alors régneraient la Paix et la Justice ». 

Entretien réalisé par Julia Garlito Y Romo et Dominique Bela

(*) La bande dessinée « Voyage sans retour » est entre le documentaire et la fiction. Pour raconter l’histoire du jeune Malik, l’auteur s’est un peu inspiré de son vécu. Malik a 17 ans lorsqu’il se laisse entrainer dans un voyage très risqué. Du Cameroun à Lampedusa, en passant par les côtes libyennes, il va vivre des situations dramatiques, jusqu’au jour où le jeune adolescent sera recueilli par une association humanitaire. Sera-t-il heureux en Europe soudain devenue moins accueillante ? Que sont devenus sa famille et ses amis qui, comme lui, au tenté la traversée de l’Afrique vers l’Occident tant fantasmé ?

« Voyage sans retour », une histoire que MigranStory vous invite à découvrir.