Enseignant, journaliste, programmateur, formateur et éditeur théâtral depuis 1989, Émile Lansman est un témoin privilégié de l’évolution des écritures francophones. MigranStory l’a rencontré.

s » Dominique Bela- MigranStory: Avez-vous sur un plan personnel connu l’expérience de la migration?

Émile Lansman: A la sortie de l’adolescence, je voulais émigrer au Canada, précisément au Québec. C’était l’imagerie des USA sans la barrière de la langue. De nombreux jeunes belges, à cette époque, en rêvaient. Mais je ne suis jamais passé à l’acte. (Rires) Ah! par contre, mon fils vit et travaille en Angleterre depuis presque 12 ans ; quelque part, c’est un immigré à sa manière.

DB- MigranStory: Quand on regarde votre travail autour des auteurs africains et même du Canada, il y a toujours, chez l’éditeur que vous êtes, une démarche de métissage. Pouvez-vous nous l’expliquer ?

EL: Écoutez, quand on se retrouve dans un cercle qui n’est pas le sien, il y a deux options (attention, on est dans la psychologie élémentaire, là) : soit on assimile la situation à la sienne, à ce qu’on vit et connaît, on ramène tout à soi. Ce qui est limitatif à de nombreux points de vue. Soit on s’accommode, on accepte soi-même de s’adapter, de voir les choses autrement, de comprendre sans juger. Les rouages de la vie ne sont pas les mêmes ailleurs, la manière de dire les choses non plus, même si on emploie la même langue. Cela implique qu’on se transforme pour aller cette rencontre, qu’on accepte de faire une partie du chemin menant à la rencontre, qu’on cesse de se considérer comme le centre, le pivot auquel il faut tout ramener. C’est ça le vrai métissage et c’est ce qui me passionne.

On reproche aux gens qui arrivent chez nous de ne pas se couler tout de suite dans notre mode de vie, on voudrait qu’ils oublient qui ils sont pour s’adapter à nous parce que « nous sommes la référence ». Franchement, non, cela n’a aucun sens.

Il faut que les gens qui arrivent chez nous, après souvent un parcours fragilisant, soient mis dans des conditions pour qu’ils puissent s’assumer en tant que tels tout en acceptant de s’accommoder pour s’intégrer dans leur nouveau contexte de vie.

 Pie Tshibanda, conteur et écrivain congolais, raconte dans sa pièce « Un fou noir au pays des blancs » que la première chose qu’il a faite lorsqu’il est arrivé dans une petite commune de la province du Luxembourg (il venait d’obtenir ses papiers en tant que réfugié politique), c’est d’aller frapper à toutes les portes du village en disant: « Bonjour je suis Pie, j’arrive chez vous, j’aimerais me présenter à vous». Les gens du village étaient complètement ahuris et surtout méfiants ! Lorsqu’on vient frapper à leur porte, c’est généralement pour quémander quelque chose. Pie Tshibanda ne demandait rien. Il voulait seulement faire connaissance. Pour moi, c’est un symbole de ce double processus d’assimilation/accommodation qui n’a absolument rien de réducteur. C’est d’une richesse, me semble-t-il, énorme !

DB- MigranStory: De plus en plus d’auteurs du continent ramènent, dans leurs écrits, leur langue maternelle, comme une demande d’acceptation de leur identité. Qu’en pensez-vous?

EL : Oui, c’est une grande question qu’on se pose au sein de notre équipe éditoriale. On dit LA francophonie : c’est une erreur. Il faut parler DES francophonies qui se mâtinent de plus en plus de variations « locales ». La langue française évolue au fil du temps, partout et pas de la même façon. Voir par exemple l’invasion des anglicismes différents en Europe et chez les Québécois et Franco-canadiens. Elle se créolise même parfois de manière typique dans des micro sociétés, comme le kinois à Kinshasa ou le chiac dans la région de Moncton au Nouveau-Brunswick. C’est sans doute un enrichissement dans l’absolu, mais sur le plan de la communication c’est plus compliqué, notamment via la littérature.

Ce qui est certain, c’est que partout, les gens ne parlent plus de la même manière qu’il y a 30 ou 40 ans. C’est une difficulté pour un éditeur d’essayer de gérer tout ça. Il faut trouver la juste mesure qui fait que la couleur de la langue originale de l’auteur soit conservée, qu’à travers ses expressions et sa façon de dire les choses sa personnalité soit bien présente. Et en même temps, il faut savoir à qui on s’adresse pour que la communication existe. Si le récepteur trouve « beau » le propos truffé de mots « exotiques » mais n’en comprends pas l’essentiel, il y aura un phénomène d’indifférence, sinon de rejet. « Je trouve ça sympathique, mais c’est tellement loin de moi que je ne m’y retrouve pas ». Ben, c’est raté !

Quand on veut s’adresser à un autre public que dans sa propre communauté, il faut en même temps préserver sa spécificité et sa personnalité (y compris dans la structure de la langue) mais, en même temps, faire le pas en avant qui permet que l’autre puisse en faire autant pour trouver un terrain de rencontre. Si tu veux communiquer avec moi, il te faudra faire des choix et, encore une fois, accepter de t’accommoder à la situation nouvelle que tu rencontres. Mais je devrai aussi passer par là pour tenter de cerner la richesse de ta parole, non seulement pour son contenu mais aussi pour sa forme. Sans condescendance pour autant. J’ai horreur de cette tendance que je constate parfois à considérer l’exotisme comme une valeur en soi…

DB- MigranStory: S’il fallait refaire le monde aujourd’hui, quel serait-il pour vous ?

EL : On interdit tout ce qui a un rapport avec l’économie de marché. (Rire) C’est une plaisanterie bien sûr mais elle me permet de dire que si j’avais mon mot à dire, on referait le monde en mettant non pas l’humain au service de l’économique mais l’économique au service de l’humain. Idéalement, on essayerait qu’un maximum de personnes aient la possibilité de voyager, de se rencontrer, d’aller découvrir l’ailleurs pour mieux revenir chez elles. On éviterait ainsi de laisser croire à certains qu’ils sont au centre du meilleur des mondes. Il y aurait plus de respect réciproque et il serait plus aisé de préserver les valeurs fondamentales de nos sociétés, du fonctionnement démocratique au respect de l’environnement en passant par un partage des richesses. Au cours des deux cents dernières années, beaucoup de structures fondamentales ont été démolies un peu partout par l’incompréhension donc le respect des différences. Si je pouvais refaire le monde, je dirais aux gens : si vous allez ailleurs, allez-y les bras chargés pour apporter ce que vous avez de meilleur ; mais, en même temps, acceptez que l’autre n’est pas là que pour recevoir, qu’il peut aussi donner, qu’il est porteur d’autres valeurs que vous devez découvrir plutôt que d’imposer les vôtres : elles pourront sans doute vous enrichir en retour.
Si on avait inculqué ça aux colonisateurs, peut-être qu’on aurait un monde différent aujourd’hui.

DB- MigranStory: Le mot de la fin ?

EL : Je suis un éditeur belge ; je ne me suis jamais considéré (par exemple) comme un éditeur africain et comporté comme tel. Donc, je ne me positionne pas dans ma fonction d’éditeur comme quelqu’un qui connaîtrait l’Afrique et la « défendrait ». Comment peut-on d’ailleurs dire, sans une longue et lente immersion, qu’on connait un pays ou une culture ?

Par contre, je me considère comme un portevoix pour des paroles d’hommes et de femmes qui me touchent, me bouleversent par leurs écrits. C’est le rôle de relais que je m’accorde en n’ignorant pas que, à travers ce rôle d’intermédiaire, la voix sera sans doute quelque peu déformée. Mais ne vaut-il pas mieux qu’elle arrive déformée aux oreilles de destinataires lointains que pas du tout ?

Alors oui, je suis fier de me compter parmi ces portevoix qui permettent de faire circuler, en Francophonie, d’autres points de vue notamment sur l’immigration, donnant à voir, entendre et lire l’autre versant d’une réalité dont la complexité n’est plus à démontrer.

Entretien réalisé par Dominique Bela