« Tous les médecins africains sont systématiquement considérés comme médiocres lorsqu’ils arrivent en France ou en Belgique » nous raconte Djibril ASSANI, médecin d’origine béninoise. Aujourd’hui, il fait partie de « l’armée » des soignants travaillant nuit et jour pour sauver des vies.

Djibril est né au Bénin en 1987. Il a tout juste 19 ans, lorsque, après son BAC, il décide de quitter son pays pour se rendre en Guinée Conakry et y terminer ses études de médecine.

Il y séjourne durant 10 ans, dont une année en tant que formateur à l’OMS dans le cadre de la « Formation prévention et de contrôle d’infection (PCI) ». Nous sommes en pleine crise sanitaire de l’Ébola.

C’est alors qu’il décide de s’inscrire à une formation en Belgique dans le domaine de la santé publique à finalité épidémiologique bio-statistique. Il débarque pour la première fois à Bruxelles en novembre 2016. Cette formation s’étendra jusqu’en 2019.

Son arrivée dans le « plat pays » ne se fait pas sur un tapis rouge, le chemin est sinueux. MigranStory vous raconte son histoire :

Lorsqu’il décide d’entamer des études à Bruxelles, Assani compte sur l’aide de son père, qui le soutient en tout. Mais voilà, la vie n’en fait qu’à sa tête : la mort frappe à la porte emportant le père de notre jeune médecin trois mois à peine avant son départ pour la Belgique. Au-delà de la tristesse et du manque, les projets d’Assani doivent être revus, il ne pourra plus compter sur l’aide financière paternelle. Son père aurait sans doute voulu qu’il continue, il prend son courage à bras le corps, et décide de partir quand même.

On l’informe qu’avec son diplôme guinéen de médecin, il peut travailler dans le milieu médical. C’est une chance qui lui permettra de payer ses études. Mais voilà, la réalité est tout autre : impossible à réaliser car ses diplômes ne sont pas… reconnus !

Ce n’est pas pour autant que Djibril Assani baisse les bras, qu’à cela tienne, il faut trouver une autre solution. C’est ainsi, qu’en décembre de la même année, il se fait engager à ONG Conseil Belgique en tant que recruteur de donateurs. Il y reste 6 mois, ce qui lui permet de mettre un peu d’argent de côté pour pouvoir louer une maison et payer ses études, qu’il entame aussitôt. Une double formation, qu’il suit à Bruxelles, mais également à Rennes, en France, dans le cadre de la « nutrition et maladie du métabolisme » ! Pour pouvoir survivre et subvenir à ses besoins, il travaille le soir. De petits jobs, des journées interminables et des nuits courtes entre livres, blocus, bpost, magasinier, nettoyage des égouts, et entretien des machines de nettoyages des usines

en Belgique. Après quelques mois de ce régime intensif, entre deux pays, il n’en peut plus. L’équilibre entre les études et le boulot devient difficile. De plus, il est « trop âgé » pour avoir droit à une chambre d’universitaire et les loyers des logements bruxellois sont trop élevés. Assani est obligé de puiser dans ses maigres économies pour se dédier uniquement aux études et cesse de travailler durant une période. Après quelque temps, ses ressources financières s’épuisent, et il n’a d’autre choix que de revenir vers le recrutement. Il se fait engager à Médecins sans Frontières (MSF) en tant que recruteur de donateurs. Il est payé 1.000 Euros pour 20 heures de prestation. Il peut enfin payer décemment son loyer et ses denrées alimentaires. Il associe à nouveau, travail et étude. Un travail de jour et de nuit, car l’argent qu’il gagne lui permet à peine de subsister et de payer en même temps l’Université. Les temps sont durs pour lui, à ce rythme il ne pourra pas finir son MASTER en deux ans, il devra y dédier une année supplémentaire. Mais Djibril a une source inépuisable de courage et poursuit son objectif.

Une fois ce diplôme en poche, il va travailler en tant que stagiaire médecin associé à l’hôpital de Mantes-la-Jolie, dans le département des Yvelines, en France, avec un CDD (contrat à durée déterminée) renouvelable tous les 6 mois. Cela fait 8 mois qu’il a été engagé. Il souhaite rester, et espère pouvoir changer son statut en tant que praticien attaché. Il y concentre tous ses efforts en faisant d’autre formations et espère passer des concours pour y arriver.

 

Julia Garlito Y Romo -MigranStory : Docteur Assani, pensez-vous avoir réussi ?

Djibril Assani : Oui, même si j’ai encore pas mal de chemin à faire. Mais, par rapport à mes débuts, j’ai beaucoup évolué et avec de la volonté, j’irai de l’avant. Mon idée est de devenir un médecin reconnu ici en Europe. J’ai entamé des démarches pour faire valider mes diplômes et je compte participer au concours de médecine « PAE». Un système instauré par la France pour la revalorisation des diplômes, justement.

JG-MigranStory : S’il il fallait refaire le monde, quel serait-il pour vous ?

AD : Les frontières ont été dessinées par des personnes plus chanceuses en son temps, sans consulter la majorité. Pour moi, construire un monde c’est effacer les frontières et ne plus donner une couleur à la peau.

« Ne jamais renoncer »

JG-MigranStory : Le mot de la fin?

DA : Je pense que pour arriver, il faut se donner tout entier, ne jamais renoncer. Quand on a foi en soi, on peut tout avoir, il suffit juste de s’engager.

Pour appuyer ses propos et montrer qu’au-delà de ces difficultés, il faut garder le courage, l’espoir et l’envie de continuer sur la route que l’on s’est tracé, Djibril Assani, raconte quelques anecdotes à MigranStory :

Un soir, je rentre dans un bar pour prendre un verre (en Belgique), je sympathise avec 2 Français à la peau blanche. Je me présente à eux, et leur dit que je suis médecin de formation. Les 2 se sont mis à rire. Pour eux, c’était bizarre, ce n’était pas vrai, parceque je suis noir et je n’ai pas pour eux la tête d’un médecin. Je leur demande Pourquoi riez-vous ?

Un jour, alors qu’il travaillait pour une ONG dans la rue, un monsieur passe et le traite de bonobo.
Un autre phénomène se produit lorsque Djibril se rend à un séminaire de médecins et d’infirmiers. Ils sont étonnés de le voir assis et de se présenter comme un médecin parmi eux. L’un des médecins lui dit : « alors t’es médecin whouaoo et d’où viens-tu ? ». Djibril trouve la remarque insultante. Il prend son sérieux et réplique du tac au tac, non sans une certaine ironie : « Et toi t’es aussi médecin? Et tu viens d’où ? »

Le problème, nous dit-il, est une question d’éducation. Lorsqu’on voit un blanc en Afrique, on est enthousiasmé. On nous a calqué l’image du blanc comme étant « le Messie », « un Dieu ». Alors, qu’au contraire, ici, en Europe, le noir, peu importe ce qu’il fait, est considéré comme inférieur au blanc. Se rendre en Europe, c’est comme quelque chose de merveilleux, considéré comme une réussite en Afrique. Alors qu’en fait, être ici, pour un Africain, ce n’est pas un cadeau. Ils ont su nous inférioriser en tant que « sous homme » face au blanc.

Aujourd’hui cela a changé un peu positivement avec l’apanage de l’informatique et des réseaux sociaux mais le mal persiste toujours…

 

« La paix du cœur »

Tous les médecins africains sont systématiquement considérés comme médiocres lorsqu’ils arrivent en France ou en Belgique. Dans les couloirs on entend des réflexions telles que : « chez nous (en Afrique), nous ne connaissons rien ». « Il faut doublement travailler pour arriver à convaincre certaines personnes de votre compétence », précise tristement Djibril.

« Imaginez un peu, poursuit le Dr Assani, on nous conseille même, alors que nous avons le diplôme de médecin, de plutôt nous engager à poursuivre des formations de soins infirmiers pour le devenir, et ce, malgré le manque accru de médecin dans l’Union Européenne. Beaucoup venus d’Afrique, se découragent et finissent par céder. J’en connais quelques-uns en Belgique.

Or, lorsqu’on persévère, on est dans l’humilité on finit par y arriver. Aujourd’hui, j’ai une énorme confiance en moi, et j’ai su me faire considérer comme un médecin parmi les autres. Si je dois lutter, je préfère être un médecin plutôt qu’un infirmier. Je suis même près à refaire mes études de médicine s’il le faut, alors que je suis déjà médecin, plutôt que de me laisser abattre ! Si je dois choisir un autre métier que le mien, par faute de reconnaissance, je préfère retourner au Bénin et gagner une misère en pratiquant la médecine, mais avoir la paix du cœur. Juste cela, la paix du cœur ! »

Interview réalisée par Julia Garlito Y Romo