« Pourquoi je rends hommage à la femme migrante, en particulier la femme domestique»

MigranStory est allé à la rencontre d’une artiste peintre à Douala (Cameroun) qui explore les tragédies de l’immigration et visibilise les femmes migrantes, en particulier les femmes domestiques. Elle a réalisé trois séries de plus de 20 œuvres notamment :
« GREY WOMEN » (aller au- delà des questions d’appartenance et de non-appartenance) ; « SHADOW WOMEN » qui porte sur la question d’invisibilité de ces braves dames ; et
« LES DAMES D’ORION » qui est la plus récente. Lisez plutôt : 

MigranStory / Julia Garlito Y Romo : Vous êtes titulaire d’un Master professionnel en Arts Plastiques de l’Institut des Beaux-Arts de l’Université de Douala. Vous vivez et travaillez au Cameroun, pourquoi avoir choisi de devenir peintre?

Alida Ymele: Je ne dirai pas que j’ai choisi de devenir peintre. Je pense que cela a toujours été ma destinée. Il n’y a aucun autre métier où je me sentirais être vraiment moi-même comme c’est le cas dans la pratique d’une activité artistique. Dès mon plus jeune âge, j’ai toujours été animée par l’envie de faire des gribouillages, les découpages de petits bonhommes en papier ou le modelage avec de la boue. C’était pour moi des moments fabuleux que je passais au détriment des jeux de société. J’étais toute jeune et, comme tout parent inquiet de l’avenir de son enfant, les miens m’ont interdit de le de m’adonner à ce genre d’activité. En effet, je recevais une bonne fessée à chaque fois qu’ils trouvaient des gribouillages dans mes cahiers ! C’est ainsi que j’ai dissimulé cette envie-là jusqu’à l’âge de 11 ans ! C’est à partir de 2005 que j’ai enfin recommencé à dessiner et à feutrer. À ce moment-là, j’étais en 6 ème année primaire.

MigranStory / Dominique Bela:  Vous n’avez jamais fait l’expérience de la migration, pourtant votre travail s’inspire de la fragilité des personnes en situation d’exil, en particulier les femmes, qu’est- ce qui vous motive?

A.Y.: Il est vrai que je n’ai jamais eu l’expérience de la migration, mais je la vis à travers les autres. Au départ, le but de travailler sur cette question était un moyen pour moi d’évacuer mes peines et mes tourments. J’avais enfin trouvé quelque chose sur lequel je pouvais m’empêcher de pleurer l’absence de mes parents et me libérer autrement. Et c’est donc cette fragilité-là qui faisait ma force; juste le simple fait de voir des personnes autour de moi traumatisées et psychologiquement touchées par la perte de leurs proches pendant leur déplacement, me poussait à explorer d’avantage ce sujet. En outre, les médias, les conférences, la lecture des ouvrages sur la question de la migration, la discussion avec les personnes directement concernées, donc à la source, m’ont donné de plus amples informations palpables pour nourrir davantage mes recherches plastiques, ma créativité, à l’exemple de monsieur Alain Lipothy (Président de l’association des Rapatriés et de Lutte contre l’Émigration Clandestine au Cameroun). Il a, en effet, joué un rôle très important dans l’aboutissement de mon mémoire de Master en 2019 qui portait sur la : “ PHOTOGRAPHIE ET PEINTURE DANS LA REPRESENTATION PICTURALE DES TRAGEDIES MIGRATOIRES EN AFRIQUE : CAS DE LA FEMME MIGRANTE”.

La question de la migration est un sujet qui m’a toujours interpelé, particulièrement depuis 2015. La question de la fragilité de l’humain qui est au centre de tout, était ma préoccupation. Alors j’ai exploré la notion des tragédies de l’immigration et j’ai réalisé des œuvres picturales parmi lesquelles: “ The human right country”, qui porte sur le paradoxe de circulation des biens et des personnes ; ou encore :  « Entre terre et mer”, qui porte sur la question de l’esclavage contemporain ; et puis il y a aussi “La traversée”, inspirée, elle,  de la mythologie grecque ;  Je suis une histoire”,  porte sur la question du métissage culturel ; pour ne citer que ces exemples-là. Entretemps, j’ai fait la rencontre de Jean David Nkot, un artiste au grand cœur qui m’a suivi jusqu’aujourd’hui et à qui je ne cesserais jamais de dire merci du fond du cœur ! Avec lui j’ai eu des échanges très constructifs. Et c’est donc en 2018 que mon sujet se centre réellement sur la place qu’occupe la femme migrante dans la société et spécialement celle de la femme domestique. Cela a été une occasion pour moi de revisiter, de manipuler et de m’inspirer des sacs « Ghana must go » qui sont devenus le symbole de l’immigration depuis les polémiques entre les gouvernements nigérian et ghanéen en 1983. Joindre ces motifs aux portraits de femmes migrantes est une force vive à leur dimension physique, psychologique et spirituelle en dépit des épreuves traversées. Jusqu’à l’heure actuelle, j’ai réalisé trois séries de plus de 20 œuvres portant sur la femme migrante, toutes rendant hommage à la femme domestique. Notamment : « GREY WOMEN » qui vise à aller au- delà des questions d’appartenance et de non-appartenance ; « SHADOW WOMEN » qui porte sur la question d’invisibilité de ces braves dames ; et « LES DAMES D’ORION » qui est la plus récente.

MS / J.G.Y.R.: Que répondriez-vous à une femme africaine qui veut tout quitter pour tenter l’aventure de l’exil?

A.Y. : Comme l’a dit David Thoreau: “Chaque crépuscule dont je suis le témoin m’inspire le désir d’aller vers un ouest aussi lointain et beau que celui ou descend le soleil”. Donc la situation politique et économique qui prévaut dans de nombreux pays africains ne permet pas à toutes les personnes lambda de subvenir à leurs besoins. Ce que je dirai à cette dame dépendrait de ses objectifs. Si elle n’a aucun background intellectuel, aucun savoir-faire, je la persuaderai de rester. Ce que vivent certaines de nos sœurs au cours de leur trajet migratoire est parfois alarmant, voire même déplorable !

MS / D.B.: S’il fallait créer un monde aujourd’hui, comment serait-il?

A.Y. : Mon désir a toujours été celui de voir un monde dans lequel on ne prend pas toujours l’autre comme un problème, que ce soit dans nos familles ou avec des personnes d’autres horizons. Selon moi, le phénomène de migration n’a jamais été un problème, c’est nous, les Hommes, qui lui donnons cette image.

MS / J.G.Y.R. : Le mot de la fin?

A.Y. : La situation sanitaire qui prévaut aujourd’hui sur la sphère mondiale est une réalité à laquelle nous devons faire face. Elle ne doit en rien mettre en péril nos activités, nos projets. Elle doit plutôt être un tremplin pour voir le monde autrement.

Entretien mené par Dominique Bela et Julia Garlito Y Romo